• L'eau bénite

     
     

     

    L'eau bénite

     

    L'eau bénite

     

     

    Son utilisation provient de la religion romaine, où elle était employée par les pontifes.

    Dans la tradition chrétienne, il existe trois types d’eau bénite : elles diffèrent entre elles, par leur usage, par la nature des éléments qui la composent, et par la bénédiction spéciale donnée à chacune d'elles.

    • L’eau bénite est une eau naturelle consacrée au service divin par un rite de bénédiction. On peut y ajouter du sel, également béni (le sel bénit), qui rappelle le sel jeté dans les eaux par le prophète Élisée pour les guérir de leur stérilité. Elle sert aux aspersions des fidèles et aux diverses bénédictions. Elle peut être bénie à tout moment, mais sa bénédiction plus solennelle se fait avant l’aspersion dominicale.
    • L’eau baptismale est l'eau servant à l'administration du baptême. Cette eau est traditionnellement bénie pendant la vigile pascale et elle sert pendant toute l'année. Cependant, là où l'on ne célèbre pas cette vigile, on peut bénir l'eau avant chaque baptême. Avant les réformes liturgiques post-conciliaires, on y infusait l'huile des catéchumènes et le Saint-Chrême.
    • L’eau grégorienne, est une eau lustrale qui sert à la consécration des autels et des églises. À l’eau on ajoute du sel, principe de santé et de fécondité, élément de saveur et de conservation ; de la cendre, en signe de contrition et d’humilité ; et du vin, symbole d'abondance spirituelle, de force, de vie et de joie. Elle servait également à la réconciliation des églises profanées.

    Autrefois, on bénissait également de l’eau à diverses occasions, en l’honneur de certains saints. Ces eaux étaient censées apporter certaines protections. Par exemple, on en bénissait en même temps que du pain, du vin, et des fruits pour la fête de saint Blaise, pour protéger contre les maux de gorge ; en l’honneur de saint Hubert, on bénissait de l’eau, du sel et du pain pour se prémunir de la rage canine.

    Contrairement à une idée répandue, l'eau de Lourdes ne doit pas être confondue avec de l'eau bénite. C’est une eau banale, légèrement calcaire, comparable à celle de toutes les sources voisines. Sa popularité est due aux « miracles de Lourdes » dont elle est le moyen le plus fréquemment constaté. Elle ne fait l'objet d'aucun rite de bénédiction.

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    L'eau bénite a une vertu particulière pour effacer les fautes journalières, pour éloigner l'esprit tentateur et attirer sur nous, en toute occasion, la présence et le secours du Saint-Esprit pour le bien de notre âme et de notre corps.

    L'usage de l'eau bénite est très ancien dans l'Eglise.

    Le prêtre, pour la bénédiction de cette eau, prend du sel et de l'eau naturelle.

    Le propre de l'eau, c'est de laver ; le propre du sel, c'est de préserver de la corruption : l'eau et le sel mêlés, bénits et répandus sur les fidèles, sont un symbole très convenable pour marquer le dessein qu'a l'Église de les purifier et de les préserver de la corruption.

    Le prêtre exorcise ensuite le sel et l'eau, c'est-à-dire qu'il commande au démon, au nom et par la puissance de Jésus-Christ , de ne point se servir de ces choses pour nuire aux hommes, et il récite des prières qui nous apprennent les effets que nous devons attendre de cette eau sainte.

    L'aspersion de l'eau bénite qui se fait, avant la messe paroissiale, sur l'autel, le clergé et le peuple, et pendant laquelle on chante une partie du psaume Miserere, a pour but de nous faire entrer dans un esprit de componction, disposition la plus propre à retirer le fruit convenable, tant du divin sacrifice que des prières qu'on y joint et des avis et des instructions qu'on y reçoit.

    L'aspersion de l'eau bénite est aussi destinée à mettre en fuite les démons qui nous suivent partout, dit l'Écriture, et qui viennent autour des fidèles dans le lieu saint pour les porter à la dissipation et les empêcher de mettre à profit les grâces attachées à la célébration des saints mystères. On se priverait, par conséquent, d'un grand avantage si l'on ne venait à la messe qu'après l'aspersion, laquelle, étant faite par un prêtre spécialement député par l'Église, a plus d'efficacité que celle que l'on fait soi-même en prenant de l'eau bénite lorsqu'on entre à l'église. 

    D'après ce que nous venons de dire de la vertu et des effets de l'eau bénite, on comprend aisément combien il importe à tout fidèle d'en avoir dans sa maison. C'est une excellente pratique de faire le signe de la croix avec de l'eau bénite, le matin en se levant et le soir en se couchant, et même d'en asperger son lit avant de se livrer au repos.

     

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    Combien y a-t-il de sortes d'Eaux bénites dans l'Église Romaine ?

    On y voit d'abord celle dont on se sert dans le Baptême solennel, et qui se trouve dans nos Fonts baptismaux. Nous en parlerons suffisamment dans la suite, lorsque nous examinerons son antiquité.

    On y voit ensuite celle qui sert pour beaucoup d'autres effets , et qui se fait d'eau et de sel mêlés ensemble par le ministere d'un Prêtre ; et cette seconde eau n'est pas seulement en usage dans l'Eglise Romaine, comme le prétend Holpinien, mais dans les Eglises de Grece, de Syrie, de Chaldée, d'Ethiopie, d'Arménie , et comme il serait facile de le lui prouver.

    On la nomme d'abord Eau d'aspersion, parce qu'on s'en sert pour faire différentes aspersions : c'est ainsi qu'elle est nommée dans le Pontificat attribué au Pape Damase, dans Anastase, dans Walafride Strabon, dans le Micrologue, et dans Honoré d'Autun ; et c'est le nom que lui ont donné quantité d'autres Auteurs, dont il n'est pas nécessaire de rapporter les paroles.

    On la nomme aussi Eau exorcisée, ainsi qu'on le voit dans le Sacramentaire de saint Grégoire le Grand, dans la Vie de saint Placide, Martyr, dans la Vie de S. Emilien, dans les Capitulaires de Théodore, Archevêque de Cantorbéry, dans la Vie de S. Lezin, Evêque d'Angers, et dans quantité d'autres endroits ; et on lui donne ce nom, parce que le Prêtre exorcise le sel et l'eau avant de les bénir.

    On l'appelle encore une Eau sainte, c'est ce que l'on peut voir dans la Vie de S. Benoît d'Aniane, dans les Capitules de Theodore, Archevêque de Canrorbéry, dans Ughelli ; et dans beaucoup d'autres documents.

    Elle est appellée une Eau sanctifiée dans la Règle de S. Benoît ; et elle est dite un étement sanctifié dans l'Ouvrage de Pierre de Cluny sur les miracles.

    Elle est appellée Eau lustrale, Eau d'expiation, Eau de purification, Eau de sanctification, comme on le verra assez ci-après, et cela parce qu'elle sert à nous purifier de nos fautes vénielles, et à contribuer ainsi à notre sanctification.

    On la nomme cependant plus ordinairement Eau bénite, Aqua benedióla, ainsi qu'on le peut voir dans une Let tre du Pape Vigile, et dans une Lettre du Pape saint Grégoire le Grand, et dans une foule d'autres documents , dont nous aurons lieu de parler dans la fuite.

    Il est vrai que Luther a blâmé la bénédiction de cette Eau (?) mais il est vrai aussi qu'en cela il n'a fait qu'imiter les Vaudois, qui ont témoigné du mépris pour de semblables bénédictions ; et il est encore plus vrai que ces Hérétiques, esclaves de leur propre caprice, ont eu tort de se déchaîner contre de pareilles bénédictions. Nous le verrons assez ci-après.

    Calvin a aussi méprisé cette espèce d'Eau bénite, parce que, selon lui, elle n'est qu'une répétition et une profanation du Baptême ; mais il s'est lourdement trompé : il est bien vrai qu'en usant de cette Eau, on peut fort bien se rappeller la mémoire de son Baptême, et se représenter que l'on a autrefois été purifié par la vertu de l'Eau baptismale, et que l'on a renoncé à Satan pour se consacrer à Dieu ; mais l'usage de cette Eau n'est nullement une répétition du Baptême, ní par conséquent une profanation de ce Sacrement, qu'on sait assez différer de l'aspersion de cette Eau, et quant à la forme, et quant à l'intention, et quant à l'effet : et répondre ainsi à Calvin, c'est lui répondre pertinemment, quoi qu'en dise Lambert Daneau son disciple.

    La troisieme espèce d'Eau bénite, qui est en usage dans l'Eglise Catholique, est celle que l'on emploie dans la consécration d'une Eglise et d'un Autel, et dans leur réconciliation, quand ils ont été violés ou profanés ; elle se fait avec de l'eau, à laquelle on mêle du sel, de la cendre et du vin, que l'Evêque doit bénir en particulier avant que de les mêler, comme on le peut voir dans le Pontificat Romain. Cette eau doit être benite par l'Evêque, et on la nomme Grégorienne.

    Nous ne dirons rien des cérémonies qui doivent alors s'observer, on peut les voir dans le Pontificat ; nous ajouterons seulement que quand il s'agit de la consécration d'une Eglise ou d'un Autel, dans la composition de cette Eau bénite, l'Eau marque les larmes de la pénitence, le sel la sagesse et la prudence, le vin la joie spirituelle, et la cendre une profonde humilité ; et que quand il s'agit de la réconciliation, le vin marque la joie que l'Eglise ressent de cette cérémonie, et la cendre, la douleur qu'elle a de ce qui s'est passé auparavant, et cette cérémonie marquant la réconciliation du pécheur, il convient de s'y servir de cendre, comme l'on s'en servait autrefois dans la réconciliation des pénitents.

    Enfin, on voít encore une autre espece d'Eau bénite qui se fait avec de l'eau simplement par le moyen de la priere et du signe de la croix : telle paraît avoir été celle dont plusieurs anciens Solitaires et autres vertueux Personnages se sont servis pour opérer grand nombre de merveilles ; nous en verrons quelques-unes ci-après : telle paraît encore être celle que-le Prêtre met dans le vin pour servir au Saint Sacrifice de la Messe : telle même paraît être celle que nous bénissons nous-mêmes assez souvent pour notre usage, et surtout pour nous servir de boisson, afin d'empêcher par cette bénédiction, que le démon qui se plaît à tenir dans un état d'assujettissement continuel à sa puissance et à sa tyrannie, les créatures même inanimées, et surtout celles dont l'usage nous est le plus nécessaire, ne s'en serve pour nous nuire et nous faire tomber dans les pieges qu'il ne cesse de nous dresser.

    Brentius, Ministre Protestant, blâme ces cérémonies et autres semblables, parce, dit-il, qu'on ne doit plus figurer les Mysteres de la foi, depuis que l'Evangile est répandu dans tout l'univers ; mais, ne lui en déplaise, les significations spirituelles de ces cérémonies ne font point des figures des choses à venir, mais des représentations extérieures des choses présentes , invisibles et spirituelles, ou même des choses passées, et qui sont très-utiles pour la fin que l'on se propose.

    D'ailleurs, le Baptême même ne contient-il pas, selon l'Apôtre, une représentation de la mort et de la réfurrection de Jésus-Christ, et de la nôtre par Jésus-Christ ? Saint Augustin ne dit-il pas que les Chrétiens ont coutume de prier debout les Dimanches, et depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte, pour signifier, par cette cérémonie, la résurrection de Jésus-Christ ? On peut donc faire usage de cérémonies semblables à celles dont il est ici question ; et en cela c'est plutôt se conformer aux Mysteres de la foi que d'aller contre.

    CHAPITRE IV.

    Comment se fait la bénédiction de ces différentes sortes d'Eaux bénites ?

    Nous n'ajouterons rien à ce que avons dit touchant la bénédiction de l'Eau dont on se sert pour la consécration des Eglises et des Autels, et pour la cérémonie de leur réconci liation ; nous n'ajouterons rien non plus à ce que nous avons avancé de la bénédiction de l'Eau, qui se fait par la priere et par le signe de la croix seulement ; mais comme on sera peut-être curieux de savoir la signification des cérémonies de l'Eau baptismale et de l'Eau bénite ordinaire, à laquelle on mêle du sel exorcisé et bénits, nous allons tâcher d'en dire quelque chose.

    La bénédiction de l'Eau baptismale se fait d'abord par des prieres et par des signes de croix ; enfuite en soufflant trois fois sur les Eaux et enfonçant par trois différentes fois dans l'Eau le bout bas du cierge pascal, allumé la premiere fois légèrement, la seconde un peu plus avant, et la troisième fois encore plus profondément.

    En quelques Eglises on fait dégoutter dans l'Eau, en forme de croix, de la cire du même cierge pascal ; on verse ensuite, en forme de croix, de l'huile des Catéchumènes dans l'Eau, puis on répand de même du saint Chrême sur l'Eau, enfin on répand ensemble sur les eaux de l'huile des Catéchumènes et du saint Chrême, et on les mêle avec les Eaux par trois signes de croix que l'on fait d'abord au nom du Père, ensuite du Fils, et enfin du Saint-Esprit.

    Avant ce mélange de l'huile des Catéchumènes et du saint Chrême avec l'Eau, on fait l'aspersion de cette Eau sur le Peuple, et il en prend dans des vases, et en emporte, dans les maisons, pour s'en servir comme d'une Eau bénite et consacrée, et pour baptiser en cas de nécessité ; mais après ce mélange, cette Eau n'est plus aujourd'hui destinée que pour le Baptême solennel.

    Le Prêtre faisant la bénédiction de cette Eau, demande à Dieu par cette priere qu'il remplisse la soif spirituelle du Peuple qui veut renaître par le moyen de ces Eaux ; et par une autre prière, il demande à Dieu qu'il sanctifie cette Eau, qu'il la remplisse de la vertu du Saint-Esprit, et qu'il lui donne la fécondité et la puissance de produire des fruits de vie, etc.

    Par le premier signe de croix qu'il fait sur ces Eaux, il étend la main sur elles, et les touche du plat de la main, en demandant à Dieu que le démon n'ait aucun pouvoir sur ces Eaux, et ne s'en serve pas pour nuire aux hommes, en quoi l'on voit une espèce d'exorcisme.

    Lorsque le Prêtre souffle par trois fois sur ces Eaux, il demande à Jésus Christ, que comme il tient sa place dans le ministere, il les veuille bénir de sa propre bouche ; et par cette action le Prêtre marque clairement la bénédiction que répand Jésus-Christ lui-même sur ces Eaux par la bouche de son Ministre.

    Quand le Prêtre enfonce par trois fois dans l'Eau le cierge pascal, il fait voir par cette cérémonie que ce n'est que par le mérite de Jésus-Christ, mort, enseveli et ressuscité, que la vertu du Saint-Esprit peut descendre sur l'Eau pour lui faire produire l'effet de la régénération ; et quand en quelques Eglises on fait dégoutter dans l'Eau de la cire du cierge pascal, en forme de croix, par cette cérémonie on demande à Dieu qu'il pénetre absolument ces Eaux, et les remplisse de la grâce et de la vertu de Jésus Christ, qui est figuré par le cierge.

    En un mot, quand le Prêtre mêle, soit séparément, soit conjointement et en même temps, l'huile des Catéchumènes et le saint Chrême avec l'Eau, par cette cérémonie il demande que ces Eaux soient encore sanctifiées et consacrées par la vertu du Saint Esprit, figurée par ces onctions dont l'Eglise a coutume de se servir dans la consécration de toutes les choses qu'elle veut consacrer ; car les onctions que fait l'Eglise sur les choses qu'elle bénit et qu'elle consacre, ne se font que pour demander à Dieu, qu'il daigne répandre la vertu du Saint Esprit sur ces mêmes choses, afin d'obtenir, par cette vertu du Saint-Esprit, les effets pour lesquels on les bénit et on les consacre.

    Tout cela doit certainement porter les Prêtres qui font la bénédiction de ces Eaux, à la faire le plus saintement qu'il leur est possible, et à observer avec grand soin toutes ces belles cérémonies prescrites par l'Eglise, et que l'on ne saurait observer avec trop de piété et de majesté, lorsqu'on est bien instruit de leurs mystérieuses significations ; mais cela ne doit pas moins engager tous les Fideles à être pénétrés d'un profond respect pour ces Eaux salutaires, par le moyen desquelles ils ont eu le bonheur d'être régénérés, tirés de la servitude du péché, et de l'esclavage du démon, pour passer à la vie de la grâce, et à la liberté des enfants de Dieu.

    Quant à la bénédiction de l'eau qui est mêlée de sel, le Prêtre commence par l'exorcisme du sel, et il commence cet exorcisme du sel, sans inviter personne à prier ; parce que ce n'est pas en vertu de la prière, mais en vertu de la puissance de Dieu, qu'il entreprend de détruire l'empire et le pouvoir, du démon sur les créatures.

    Le Prêtre fait cet exorcisme par trois signes de croix, au nom du Dieu vivant, du Dieu véritable, du Dieu saint, pour marquer la sainte Trinité des personnes en un seul Dieu, et la vertu de la Croix de notre Sauveur, qui triomphe de toute puissance ennemie.

    Le Prêtre demande à Dieu que, comme il a ordonné au Prophète Elisée de jeter du sel dans l'eau pour la rendre saine et féconde, celui-ci, par cet exorcisme, puisse servir aux Fideles pour leur salut ; que tous ceux qui en prendront reçoivent la santé du corps et de l'âme ; que le lieu où il sera répandu soit délivré de toute illusion, malice, ruse et surprise du diable ; et que tout esprit impur en soit chassé, par la conjuration de celui qui viendra juger les vivants et les morts, et le monde par le feu.

    Après cet exorcisme, le Prêtre fait la bénédiction de ce sel, en invitant à prier avec lui, et demandant à Dieu de le bénir et de le sanctifier, pour les mêmes fins dont il est parlé dans l'exorcisme ; et il commence et finit cette prière à la maniere des autres oraisons.

    Cet exorcisme et cette bénédiction du sel se font avant l'exorcisme et la bénédiction de l'eau, parce que le sel signifie l'amertume de la pénitence, et l'eau signifie le Baptême ; et que comme la componction du cœur doit précéder ; de même le sel doit être bénit, et par conséquent exorcisé le premier.

    On peut dire aussi, que l'Eglise exorcisant et bénissant le sel avant l'eau, imite notre Sauveur, qui nous a premièrement instruits du sel de sa doctrine ; et nous a ensuite envoyé, au jour de la Pentecôte, les grâces du Saint-Esprit, pour mettre cette doctrine en pratique ; car le sel signifie la doctrine, puisque Jésus-Christ a appellé ses Apôtres le sel de la terre, qu'ils devaient enseigner en répandant le sel de sa sagesse ; et l'eau signifie le Saint Esprit, qui ne descend sur nous et qui ne vient en nous, qu'áprès que nous sommes instruits de la doctrine céleste.

    Après l'exorcisme et la bénédiction du sel, le Prêtre vient à l'exorcisme de l'eau, qu'il fait aussi par trois signes de croix, au nom de Dieu le Père tout puissant, au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ son fils, et en la vertu du Saint-Esprit ; ce, qui marque la sainte Trinité plus clairement que dans l'exorcisme du sel, et dénote la vertu, de la croix de notre Sauveur ; et le Prêtre demande que cette eau, par cet exorcisme ; puisse servir à dissiper toutes les forces de l'ennemi, et à l'exterminer lui-même avec tous ses Anges apostats, par la puissance du même Jésus-Christ notre Seigneur qui viendra juger les vivants et les morts, et le monde par le feu.

    Le Prêtre fait enfuite la bénédiction de cette eau exorcisée, en invitant à prier avec lui : il demande à Dieu qu'il daigne répandre sa bénédiction sur cet élément préparé pour diverses purifications, afin qu'il ait la vertu de chasser les démons et les maladies ; que tout ce qui sera arrosé de cette eau dans les maisons ou autres lieux des Fidèles, soit préservé de toute impureté et de tous maux, qu'il n'y ait ni d'esprit pestilentieux, ni d'air corrompu ; qu'il soit délivré des embûches secrètes de l'ennemi ; et s'il y a quelque chose qui puisse nuire ou à la santé, ou au repos de ceux qui y habitent, il en soit éloigné par l'aspersion de cette eau ; et qu'enfìn nous puissions obtenir, par l'invocation du saint nom de Dieu, une prospérité comme nous la desirons, et qui soit à couvert de toutes sortes d'attaques : et le Prêtre commence et finit cette priere à la maniere des autres oraisons.

    Après cela, le Prêtre met dans l'eau le sel qu'il a bénit, et il l'y met en faisant trois signes de croix, et en disant une fois : que le mélange du sel et de l'eau soit fait au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Le sel est le symbole de la prudence et de la sagesse, et l'eau est le symbole de la candeur et de la pureté ; l'Eglise fait donc ce mélange pour demander à Dieu, pour tous ceux qui seront arrosés de cette eau, que le Saint-Esprit, en les purifiant, produise en eux la simplicité et la pureté de la colombe, avec la prudence du serpent.

    Enfin le Prêtre invite à prier avec lui, et demande encore à Dieu, dont il décrit la puissance, l'empire et les triomphes, qu'il lui plaise de regarder d'un œil favorable cette créature de sel et d'eau, de répandre sur elle la lumiere de sa grâce, et de la sanctifier par la rosée de sa bonté, afin que tous les lieux qui en seront arrosés soient préservés, par l'invocation de son saint nom, des fantômes de l'esprit impur ; qu'il n'y ait point de serpent venimeux à craindre ; mais qu'en implorant sa miséricorde, nous soyons en tous lieux assistés par la présence du Saint-Esprit.

    Voit-on en tout cela quelque chose qui mérite la risée des Vaudois, la censure de Luther ? quelque chose qui sente le rit païen qu'ont imaginé les Centuriateurs de Magdebourg ; qui marque la profanation du baptême feinte par Calvin ? Voít-on quelque chose qui indique la Nécromantie débitée par les Wiclesites et par les Bohémiens ; qui appuie la magie controuvée par Tilemannus Heshusius ? Voit-on quelque chose qui montre que cette eau soit une eau infernale, comme l'ont rêvé les Flagellans ? quelque chose qui puisse approcher de l'indifrerence et de l'inutilité prétendues par l'íncrédule ? 

    Non saris doute ; et il ne faut qu'une légère attention sur la manière dont se fait cette eau bénite, pour sentir combien sont ridicules, insensées et blasphématoires, ces vaines déclamations de l'Hérétique et de l'Incrédule.

    Si l'on veut savoir pourquoi l'Eglise mêle du sel à l'eau qu'elle bénit, il faut faire attention que dans l'ancienne Loi, Dieu voulait qu'on employât le sel dans toutes les offrandes et dans tous les sacrifices ; que le sel est aussi le symbole de l'alliance, comme on le voit dans le Livre des Nombres (2) et dans le Lévitique (3), et que le sel est nécessaire à l'homme, ainsi qu'il est dit dans l'Ecclésiastique (4). C'est pour toutes ces raisons, et plusieurs autres, que nous pourrions ajouter ici, s'il étoit nécessaire, que l'Eglise a jugé à propos de joindre le sel à l'eau qu'elle bénit, afin que la réalité réponde à la figure ; c'est pour nous faire souvenir de l'alliance que nous avons contractée avec Dieu dans notre baptême ; c'est afin qu'il ne manque rien de ce qui est nécessaire ou utile pour empêcher la corruption des choses qui seront arrosées de cette eau ; c'est enfin pour nous faire sentir combien l'Eau bénite est différente de l'eau commune, dont on peut dire avec le Prophète, qu'elle n'est point une eau sanctifiée pour le salut, ni mêlée du sel de la sagesse divine.

    Si l'on veut savoir aussi pourquoi l'on fait les exorcismes du sel et de l'eau avant que de les bénir, il faut se souvenir qu'en cela l'Eglise se conforme à la conduite de Jésus-Christ, notre Sauveur, qui nous a tirés de la malédiction par la Croix, avant de nous donner sa bénédiction par sa résurrection, et qui a confondu la mort avant de nous donner la vie, ainsi, que le dit l'Eglise elle-même appuyée sur les saintes Ecritures.

    C'est donc pour ôter tout ce qui pourrait empêcher que les créatures du sel et de l'eau ne fussent susceptibles des bénédictions célestes, pour délivrer entièrement ces créatures de l'assujétissement au pouvoir et à la malice du démon, que l'Eglise juge à propos de les exorciser avant de les bénir ; et en cela elle ne fait rien que de légitime, quoi qu'en puissent dire nos Sectaires.

    Si l'on veut encore savoir pourquoi les exorcismes finissent par cette clause : par celui qui viendra juger les vivants et les morts, et le monde par le feu, tandis que les autres prières ou oraisons se terminent d'une autre maniere, et avec la clause ordinaire des autres collectes ; c'est que dans les exorcismes on invoque contre le démon plus particuliérement, la toute puissance de Notre Seigneur Jésus-Chist, qui éclatera spécialement dans le Jugement dernier ; au lieu que dans les autres prières et oraisons on invoque ses autres attributs, et surtout la bonté, afin qu'il daigne nous rendre ici ces créatures purifiées, profitables et salutaires, tant dans l'ordre naturel, pour l'usage de la vie des hommes, que dans l'ordre surnaturel, pour chatier les démons, dissiper leurs fantômes, leurs magies, leurs charmes, leurs enchantements ; pour guérir les maladies, et pour purger nos maisons de tout air corrompu, et de toute autre chose qui pourrait nous être nuisible.

    Enfin si l'on veut savoir ce que signifie le mélange du sel avec l'eau, on peut dire qu'il figure l'Incarnation, le sel représentant le Verbe divin, et l'eau notre nature humaine ; car comme le Verbe incarné a chassé le diable des hommes qu'il possédait, de même l'Eau bénite préserve les Catholiques de toute incursion de Satan : l'Incarnation l'a enchainé dans les enfers, et l'Eau bénite le chasse de nos maisons ; c'est le sujet de la derniere oraison : Deus ìnviBtz virtuîis, etc. où l'Eglise demande que par la puissance et par la bonté de Dieu, notre Eau bénite produise ces effets, au soulagement des Catholiques, et à la confusion de leurs ennemis.

    CHAPITRE V.

    L'usage de l'Eau bénite reçue et approuvée de l'Eglise Romaine, est-il ancien ?

    On peut d'abord assurer que la bénédiction de l'Eau dont on se sert au Baptême solennel, est une tradition qui nous vient des Apôtres , et par conséquent aussi ancienne que les Apôtres.

    Tertullien parlant des Eaux du Baptême, dit que c'est une ancienne prérogative de toutes les eaux, de devenir sanctifiées par l'invocation de Dieu, parce que le Saint-Esprit descend aussitôt du Ciel sur les eaux, les sanctifie par sa propre vertu, et qu'étant ainsi sanctifiées, elles reçoivent la vertu de sanctifier. Or Tertullien florissait sur la fin du second siecle et au commencement du troisième.

    S. Cyprien n'est pas moins décisif sur cet article ; il dit qu'il faut que l'eau soit purifiée et sanctifiée par le ministère du Prêtre, avant qu'elle puisse effacer par le Baptême les péchés de celui qui est baptisé.

    Or S. Cyprien écrivait ainsi vers le milieu du troisième siècle ; et M. Dupin assure qu'en Afrique, au troisième siecle, on se servait d'Eau bénite pour baptiser les Néophytes.

    S. Cyrille de Jérusalem, ordonné Evêque de cette Ville en 356, dit dans ses Catéchèses, qu'il avait composées dans sa jeunesse, que comme les choses que l'on offre sur les Autels ou dans les Temples des Idoles, deviennent impures par l'invocation des démons, quoiqu'elles soient pures de leur nature ; de même au contraire, l'eau simple devient sanctifiée par l'invocation du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

    S. Basile, fait Evêque de Césarée en Cappadoce en 365, remarque que s'il y a dans l'Eglise des opinions et des pratiques établies sur le témoignage de I'Ecriture, il y en a aussi qui ne sont fondées que sur une Tradition qui n'est point écrite ; que l'Ecriture et la Tradition ont une autorité égale pour rétablissement de la foi et de la vérité, et que personne de ceux qui suivent les loís ecclésiastiques n'y réside ; que si l'on veut rejeter les coutumes qui ne font point établies dans I'Ecriture, on fera un grand tort à la Religion, et on la réduira à une créance superficielle de quelques dogmes. Il est aisé, continue-t'il, d'en donner des exemples : nous consacrons l'eau du Baptême, l'huile de l'Onction, et celui même qu'on doit baptiser ; où cela est-il écrit ? N'est-ce pas une secrète Tradition ?... N'est-ce pas une Tradition des Apôtres, et de nos Pères, qui ont observé ces choses sans les divulguer et sans les publier, étant persuadés que le silence conserve de la vénération aux mystères.

    S. Ambroise prouve en plusieurs endroits, que de son temps l'on bénissait ou l'on consacrait l'eau du Baptême solennel. Qu'avez-vous vu,dit-il ? des eaux, à la vérité ; mais vous avez aussi vu des Ministres servant l'Evêque qui interrogeait les Catéchumènes, et consacrait ces eaux. L'eau, dit-il en un autre endroit, n'est point propre au salut, quand elle n'á pas été consacrée par le signe de la Croix ; mais elle est très-propre au Baptême, au bain spirituel, quand elle est consacrée par la vertu de ce signe salutaire. Il ajoute ailleurs, que la forme du Baptême et l'usage demandent que l'eau soit con sacrée avant que celui qui doit être baptisé y descende ; qu'aussitôt que le Prêtre est arrivé, il fait l'exorcisme de l'eau, ensuite invoque Dieu, et lui fait des prières, pour que l'eau soit sanctifiée et remplie de la présence de l'éternelle Trinité. Enfin parlant de la piscine de Siloë et de l'Ange qui y descendait, il dit que dans cette figure, la descente de l'Ange signifie la descente du Saint-Esprit, qui se devait faire de nos jours pour consacrer les eaux, par les invocations et les prières que feraient sur elles les Prêtres de Jésus-Christ.

    Saint Augustin dit aussi en plusieurs endroits que l'Eau du Baptême est consacrée par le signe de la croix ; il ajoute que cette Eau est marquée du signe de la croix de Jésus-Christ, parce que le Baptême, c'est-à-dire, l'Eau du salut, n'est point telle à moins qu'elle n'ait été consacrée au nom de Jésus-Christ, qui a répandu son sang pour nous.

    Le Sacramentaire attribué à Saint Grégoire le Grand, parce qu'il l'a rédigé en meilleure forme, contient une bénédiction des Fonts, semblable en beaucoup de choses à celle que nous avons aujourd'hui pour le Samedi Saint : mais ce n'était pas seulement au Samedi Saint que l'on faisait cette bénédiction, on la faisait aussi la veille de la Pentecôte, et même en bien des endroits la veille de l'Epiphanie.

    On ne peut donc nier que dès les premiers siecles de l'Eglise-on n'ait béni l'Eau pour le Baptême solennel, quoique dans le cas de nécessité on puisse baptiser avec toute sorte d'eau naturelle ; puisque le Diacre Philippe a baptisé dans l'Eau simple un Ethiopien eunuque, l'un des premiers Officiers de Candace, Reine d'Ethiopie, comme on le voit dans les actes des Apôtres. Ainsi quand quelques anciens Pères avancent qu'il faut que l'Eau du Baptême soit sanctifiée, ou bénite, ou consacrée, pour qu'elle puisse effacer les péchés, comme le dit Saint Cyprien, et que si cette Eau n'est point bénite, ou sanctifiée, ou consacrée, elle n'est point propre au Baptême, et n'a point la vertu de sanctifier, comme le disent entr'autres Saint Ambroise et Saint Augustin ; ils ne prétendent pas que cette Eau soit absolument inutile pour le Baptême, mais seulement qu'elle n'a pas tout ce qu'elle doit avoir selon la coutume, la convenance, la décence, le précepte de I'Eglise, les anciennes figures qu'ils appliquent à ce Sacrement, et même selon l'exemple de Jésus-Christ, qui a sanctifié les Eaux du Jourdain par sa présence et par son attouchement vivifiant, et qu'ainsi l'on ne doit pas s'en servir hors le cas de nécessité.

    Quant à la bénédiction de l'Eau avec le sel, bien des Auteurs prétendent qu'elle est aussi de tradition Apostolique, s'appuyant sur une Lettre attribuée au Pape Alexandre I, et adressée à tous les Orthodoxes, où il est dit : Nous bénissons de l'Eau, à laquelle nous mêlons du sel pour l'usage des Peuples, afin qu'en étant tous arrosés, ils soient sanctifiés et purifiés, et c'est ce que nous voulons être observé par tous les Prêtres.

    C'est sans doute sur ce fondement que l'Auteur du Pontifical attribué au Pape Damase, dit que le Pape Alexandre I, avait ordonné de bénir de l'Eau avec du sel pour en asperger les habitations des hommes : mais il n'est pas certain que cette Lettre à tous les Orthodoxes, soit véritablement du Pape Alexandre I ; il n'est pas certain non plus que le Pape Damase soit l'Auteur du Pontificat qu'on lui attribue ; et tout ce que nous pouvons dire de plus assuré sur cette matière, c'est que nous ne savons point précisément le commencement de cet usage qui ne laisse pas de paraître d'une très-grande antiquité.

    Nous ne le prouverons pas par l'autorité des Constitutions Apostoliques, que l'on attribue à Saint Clément, Evêque de Rome, sur la fin du premier siècle de l'Eglise, et où l'on donne à Saint Matthieu l'institution de la bénédiction de l'Eau et de l'huile, comme s'il en ordonnait lui-même la bénédiction par l'Evêque, et à l'absence de celui-ci, par un Prêtre en présence d'un Diacre : car outre qu'en cet endroit il n'est pas parlé du sel que l'on doit bénir, pour être mêlé à cette Eau, il n'est pas non plus certain que Saint Clément soit Auteur des Constitutions Apostoliques, ou attribuées aux Apôtres comme on peut le voir dans ceux qui les ont sérieusement examinées.

    Mais quoi qu'il en soit, il faut avouer que c'est bien à tort que les Centuriateurs de Magdebourg osent avancer que les Catholiques feraient mieux d'attribuer l'institution de cette cérémonie à quelque Pontife des Païens, parce, disent-ils, que l'aspersion de cette Eau bénite est une cérémonie purement païenne : mais de bonne foi, est-ce-là l'idée qu'en a eu toute l'Antiquité ? Est-ce-là le témoignage qu'en ont rendu les Anciens ? Est-ce-là comme l'ont regardé tous les Fidèles, qui si longtemps avant ces Messieurs en ont fait usage, eux qui étaient ennemis déclarés des cérémonies païennes, et qui ne travaillaient qu'à abolir les cérémonies superstitieuses ?

    Laissons donc à l'erreur ces égarements, si nous ne pouvons les lui faire abandonner, et opposons lui de quoi la détromper.

    On voit dans une Lettre du Pape Vigile, écrite en 538, qu'une Eglise est suffisamment consacrée, dès qu'on y a célébré la Messe, quoiqu'on n'y ait point jeté d'Eau bénite, c'est-à-dire, d'eau exorcisée, comme l'explique le Père Labbe. Cela prouve ce temps l'Eau bénite, ou exorcisée, était en usage , et même qu'elle y étoit longtemps auparavant ; car on n'auroit pas consulté le Pape sur cet article, si ce n'eût été longtemps auparavant la coutume de jeter de cette Eau dans les Eglises que l'on consacrait ; et si l'on en jetait alors dans les Eglises que l'on consacrait, on pouvoit bien s'en servir aussi pout d'autres besoins, et en bien d'autres circonstances.

    On voit aussi une Lettre de Saint Grégoire le Grand, où parlant des Temples des Idoles qui se trouvoient en Angleterre, il ait qu'il ne faut

    Îoint les détruire, mais feulement les doles ; qu'il faut faire de l'Eau bénite et en asperger ces Temples pour les purifier ; ce qui doit au moins s'entendre de l'Eau bénite que l'on exorcise, auísi bien que le sel que l'on y mêle, et qui pour cela est dite une eau exorcisée, telle que celle dont nous parlons ici.

    On trouve encore dans la sacramentaire attribué à ce saint Pape, la bénédicton de l'Eau à laquelle on mêle du sel, à-peu-près comme nous l'avons aujourd'hui : on trouve même la bénédiction et l'aspersion de cette Eau bénite, marquées dans le Sacramentaire attribué avec beaucoup de vraisemblance au Pape Gelase, créé Souverain Pontife en 492, et mort en 496. Or, en admettant que le Pape Gelase est l'Auteur de ce Sacramentaire, qui est certainement très-ancien, puisqu'au sujet des Fêtes on n'y trouve que celles des Martyrs, et séparément celle de Saint Pierre et de Saint Paul ; en admettant, dis-je, que le Pape Gelase est l'auteur de ce Sacramentaire, c'est une preuve que l'institution de cette Eau bénite est au moins du cinquieme siècle, sur la fin. Voyez ce Sacramentaire, liv. 2, n. 30 & 41, & liv. 3 , n. 75-.

    Nous n'en dirons pas davantage sur cet article, parce que nos Adversaires ne disconviennent pas que depuis ce temps, cette espèce d'Eau bénite n'ait toujours été en usage dans l'Eglise Romaine ; et ce que nous dirons dans la suite, ne manquera pas de le prouver abondamment.

    Quant à la bénédiction de l'Eau , pour laquelle il n'est fait mention ni, de sel, ni d'exorcisme, nous avons une foule de preuves que l'usage en est encore plus ancien et paraît venir des Apôtres mêmes.

    On nous permettra de ne pas rapporter ici ces preuves, parce qu'elles seront détaillées dans la seconde Partie de cet Ouvrage ; maïs il est bon de montrer en cet endroit, comment cet usage de bénir de l'Eau par la priere et par le signe de la croix, paraît avoir sa source dans les Apôtres mêmes. L'Apôtre S. Paul dit, que toute créature est sanctifiée par la parole de Dieu et par la priere : or, quoiqu'il ne s'agisse en cet endroit que de ce que nous mangeons et buvons, et qui est certainement sanctifié par la prière et par la bénédiction dont nous avons soin de l'accompagner, et par la parole de Dieu, qui nous a déclaré par Jésus-Christ, que ce n'est point ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme ; et par ses Apôtres assemblés en son nom, que la distinction des viandes ordonnée par la Loi ne subsiste plus aujourd'hui, on en peut néanmoins dire autant de toutes les autres créatures que l'on bénit dans l'Eglise Romaine pour d'autres usages, et par conséquent de l'eau que l'on y bénit ; car cette eau n'est pas moins sanctifiée par cette bénédiction, que les créatures dont nous usons pour notre nourriture ; çe qui prouve que l'on en peut dire autant du sel que l'on a depuis mêlé à cette eau, après l'avoir bénit.

    Au reste, nous n'exorcisons et nous ne bénissons point ces créatures, comme étant impures et souillées d'elles-mêmes : nous savons que tout ce que Dieu a créé est bon, pur, et exempt de souillure ; mais c'est que depuis le péché du premier homme, toutes les créatures semblent avoir été assujéties au démon, et en ce sens, avoir contracté quelqu'espèce de souillure.

    D'ailleurs cette bénédiction étant quelque chose de saint, puisqu'elle ne se fait que par des choses saintes, telles que font la prière et le signe de la Croix, elle ne peut que rendre meilleures les créatures que l'on bénit, et leur communiquer une vertu supérieure à celle qu'elles ont de leur nature ; ce qui est en effet la fin que l'on se propose dans cette bénédiction, qui ne manque pas d'avoir des effets supérieurs à ceux de la Nature, lorsqu'on se sert comme il faut des créatures qu'elle a sanctifiées.

    Enfin Tertullien reconnaît assez dans l'Eglise l'autorité de bénir de semblables créatures, lorsqu'il dit que la bénédiction que l'on fait de certaines choses, ou que l'on donne à certaines choses et à certaines personnes, est un des principaux points de la disci pline sacrée qu'observent les Chrétiens dans leur maniere de vivre, puisqu'ils ont autant de facilité qu'il leur en faut pour dire, Dieu vous bénisse ; et Pamélius convient qu'à cet endroit ; il s'agit de toutes les bénédictions qui font en usage dans l'Eglise Catholique.

    Aussi ne fuit-on en cela dans l'Eglise Romaine que les figures que l'on en voit dans l'ancienne Loi, comme il est facile de l'appercevoir par le peu que nous en avons ci-dessus rapporté, et comme je pourrais encore le prouver plus amplement, si je voulais ajouter tous les endroits où il est parlé de bénédiction, et qui ne sont ignorés que de ceux à qui la lecture de ces divins Livres est étrangère ; on ne fait qu'imiter les exemples que nous a donné Jésus-Christ lui-même dans la Loi nouvelle. N'a-t'il pas béni des pains et des poissons ? N'a-t'il pas béni le pain qu'il voulait changer en son sacré corps ? N'a-t'il pas béni ses Disciples, en les quittant pour monter au Ciel, etc. ?

    Quant à la bénédiction de l'eau dont on le sert dans la consécration des Eglises et des Autels, etc. et qui se fait avec du sel, de la cendre et du vin bénits auparavant, et enfuite mêlés avec de l'eau exorcisée, il est assez difficile d'en fixer le commencement, au moins selon ce que nous avons pu découvrir touchant cet article.

    Il est fait mention de cette eau dans le Sacramentaire de S. Grégoire, où il s'agit de la dédicace d'une Eglise. Un Concile tenu en Angleterre, dans un lieu nommé Celchyt, en 816, dit que les Eglises que l'on bâtit, doivent être dédiées par l'Evêque diocésain, qui doit lui-même bénir de l'eau et y en faire l'aspersion, et observer les autres cérémonies marquées dans le Rituel ; et il paraît assez que ce Concile entend parler de l'eau à laquelle on mêle du sel, de la cendre et du vin : il en est fait mention expresse dans l'Ordre Romain, que Josse Coccius, Chanoine de Juliers, croit avoir été écrit au huitième ou neuvième siècle ; et dans le premier Sermon de S. Pierre de Damien, sur la dédicace d'une Eglise. On en voit encore une preuve dans ce que rapporte Ughelli, en parlant des Evêques de Verone : il dit que des Evêques voulant consacrer une Eglise, se servirent non-seulement d'Eau bénite, à laquelle ils mêlerent du sel, et dont on use pour sanctifier l'Eglise à l'extérieur, mais encore d'une Eau bénite, à laquelle ils mêlerent du sel, de la cendre et du vin, et dont on se sert pour sanctifier l'Eglise dans l'intérieur  ; et cela est arrivé en 117.

    Ce que nous venons de dire touchant le temps de l'institution de l'Eau bénite pour consacrer les églises et les Autels, se peut dire aussi de l'usage de cette même eau mêlée de sel, de cendre et de vin, pour réconcilier les Eglises et les autels, et même les cimetières, quand ils ont été violés et profanés après leur consécration. J'en founirais des preuves avec Dom Mabillon, et avec plusieurs autres, s'il ne s'en trouvait pas assez dans le corps du Droit Canonique, quoiqu'on en ait de bien plus anciennes que celles qui se voient dans ce Droit, et qui ne sont que du douzième et du treizième siècles : à quoi l'on peut ajouter qu'en quelques endroits, comme en France, il y a des Diocèses où cette eau Grégorienne n'est pas absolument nécessaire pour réconcilier même une Eglise, non plus que le ministère personnel de l'Êvêque, parce qu'on ne reçoit point en ces endroits la Décrétale de Grégoire IX, qui réserve cette fonction aux seuls Evêques.

    CHAPITRE VI.

    De ce qui regarde l'usage de l'Eau bénite à l'entrée de nos Eglises.

    On voit bien que nous ne voulons parler ici que de cette espèce d'eau bénite qu'on nomme Eau Exorcisée, et qui se fait avec du sel et de l'eau exorcisés et bénits, et ensuite mêlés ensemble par le ministère d'un simple Prêtre ; car les autres espèces d'eaux bénites, ou ne sont point à l'entrée de nos Eglises, ou si elles s'y trouvent, elles n'y sont point pour nos usages journaliers, comme on le voit dans les Fonts Baptismaux, qui quelquefois sont à l'entrée de ces Eglises, mais pour servir au Baptême solennel seulement.

    II faut d'abord se souvenir ici de ce grand bassin de bronze qui, dans l'ancienne Loi, était placé entre le Tabernacle et l'Autel des holocaustes, et dans la base duquel il y avait des cuvettes, où les eaux se déchargeaient par le moyen de deux fistules ou robinets, et où l'on se lavait, et l'on prenait de l'eau pour l'usage du Tabernacle.

    On peut aussi faire attention à ce grand baííin de bronze que Salomon fit fabriquer dans le Temple, et qui, à cause de sa grandeur, était surnommé la mer. Il avait aussi des cuves d'airain ou des bassins à côté de la mer. Les bassins étaient pour laver les victimes des holocaustes, et tout çe qui servait aux sacrifices ; mais la mer d'airain était réservée aux usages particuliers des Prêtres. Ils s'y baignaient tout le corps, ou ils s'y lavaient les pieds et les mains, suivant leurs besoins. On peut même encore faire attention à la piscine, qu'on nommait Bethsaida, qui était à Jérusalem, et que plusieurs prétendent avoir servi à baigner ceux qui avaient contracté quelques souillures.

    C'est à l'imitation de tout cela, que l'Eglise a introduit l'Eau bénite à l'entrée de nos Eglises, et qu'elle y a fait placer des bénitiers ou des vases remplis de cette Eau bénite, par conséquent dans un esprit bien différent de celui des Païens, qui voulant, en quelque sorte, imiter les Hébreux, avaient aussi quelquefois à la porte de leurs Temples de l'eau lustrale, pour se laver les mains avant d'offrir leurs sacrifices ; et le plus souvent, pour en répandre sur les assistants, par le moyen d'une branche de laurier ou d'olivier, ou de quelqu'autre chose semblable, comme on l'a ci-devant pu remarquer. Mais voyons comment ces bénitiers se sont introduits, et quel est fusage que l'on en fait aujourd'hui depuis longtemps.

    On commença par prendre la coutume de se laver les mains en particulier, avant de se donner à la prière, pour imiter, même à l'extérieur, ce que dit l'Apôtre de l'intérieur qui est nécessaire pour bien prier : savoir, qu'il faut prier en élevant au Ciel des mains pures, c'est-à-dire, exemptes de crimes, d'injustices, de violences et de souillures intérieures, avec une conscience pure, dont les mains nettes et pures semblent être le symbole ; et c'est assez vraisemblablement à cette coutume que fait allusion Tertullien, lorsqu'il dit que c'est inutilement qu'on lave ses mains pour prier, si l'âme est souillée : ce qui marque assez que cette ablution des mains se devait faire comme un signe et un symbole de la pureté intérieure, et par conséquent dans un esprit bien différent de celui du Paganisme.

    Mais dès que l'on eut la liberté et la commodité d'avoir des Eglises, par la tolérance ou par la permission des Empereurs, cette cérémonie commença bientôt à se faire en public. On fut bien aise d'avoir des fontaines à l'entrée de ces Eglises, pour s'y laver non seulement les mains, mais la bouche, les yeux et le visage, avant d'entrer dans ces Eglises, et d'assister aux prières et au Saint Sacrifice ; surtout à cause de la sainte Eucharistie que les hommes recevaient, non pas dans la bouche, comme il se pratique aujourd'hui, mais dans leurs mains nues et étendues en forme de croix ; et les femmes, dans un linge bien net et bien propre, qu'on nommait le Dominical. C'est ce que l'on voìt dans le sixième Concile général, et dans un Concile tenu à Auxerre en 578.

    On trouve des preuves de ces fontaines à l'entrée de l'Eglise des Chrétiens ; premièrement, dans Eusebe de Césarée, qui dit qu'au milieu de la cour qui était devant le portail de l'Eglise de Tyr, bâtie par l'Évêque S. Paulin et par son peuple, et vis-à-vis de l'entrée de l'Eglise, il y avait des fontaines qui donnaient de l'eau en abondance, afin que l'on se pût laver avant d'entrer à l'Eglise, et qui étaient des symboles de la purification spirituelle.

    On trouve aussi de ces preuves dans S. Paulin de Nole, qui rapporte qu'à l'entrée de la basilique du Vatican, il y avait une fontaine pour les mêmes fins, c'est-à-dire, pour se laver avant d'entrer à l'Eglise, et pour servir de symbole d'une purification spirituelle. Le même fait encore mention d'une semblable fontaine placée devant une autre Eglise, toujours pour les mêmes fins.

    On trouve encore de ces preuves dans S. Léon le Grand, qui a fait réparer une semblable fontaine devant la basilique de Saint-Paul, pour les mêmes fins, et a fait mettre au-dessus une épigramme, qui explique admirablement bien tout ce qui concerne la réparation de cette fontaine, et l'usage que l'on en devait faire.

    L'Evêque Synesius fait aussi mention de l'eau que l'on plaçait à l'entrée des Eglises , et rapporte que lorsqu'on n'y pouvait avoir ni fontaines ni puits, on y creusait des citernes, comme nous l'apprend encore S. Paulin de Nole dans une piece sur la Fête de S. Félix, en dépeignant le Temple qu'il avait bâti.

    Il paraît assez inutile d'accumuler ici d'autres témoignages, pour prouver une chose qui est bien constante ; mais il est bon d'observer que c'est fans doute à cet usage que fait allusion S. Chrysostome lorsqu'il dit : Nous lavons nos mains quand nous voulons entrer à l'Eglise ; et lorsqu'il assure que c'est une coutume depuis longtemps introduite et observée dans bien des endroits, que quand on veut entrer à l'Eglise, on se lave les mains , et on se revêt d'habits propres et décents ; enfin lorsqu'il nous apprend que de son temps c'était l'usage de se laver, pour se préparer à la prière, et qu'il n'était point permis de prier, sans s'être auparavant lavé : en sorte qu'on aurait cru offenser Dieu, si l'on eût vaqué à la prière, sans avoir lavé ses mains. Il semble aussi que c'est à cet usage que fait allusion l'Auteur d'un sermon attribué à S. Augustin, mais qui est plutôt de S. Cesaire, lorsqu'il dit que les hommes lavent leurs mains, et que les femmes présentent un linge propre et décent, pour recevoir le corps de Jésus Christ.

    Il serait à souhaiter que bien des gens fissent une sérieuse attention à ce que vient de  nous dire S.Chryfostome, quant aux habits propres et décents dont on doit se revêtir, pour entrer à l'Eglise, lorsqu'on en peut avoir ; car c'est une chose honteuse de voir l'indécence et la mal-propreté des habits avec lesquels on ose se présenter dans ce saint lieu, et quelquefois même servir à l'Autel, tandis que l'on rougirait de paraître aussi immodestement et aussi maussadement, je ne dis pas devant les Rois, les Princes et les Grands, mais même devant bien d'autres. On n'oserait rendre une visite à des personnes supérieures, ni même égales, dans un négligé pareil à celui dans lequel on ne se fait aucun scrupule de paraître devant la Divine Majesté, dans sa propre maison. On se revêt de ce que l'on a de plus précieux en habillement, pour aller aux Spectacles et à d'autres divertissements, et l'on ne craint point d'aller dans le Temple de notre Dieu avec des habits mal-propres et indécents.

    Mais, pour revenir à notre matière, on s'apperçut bientôt qu'il y aurait plus d'avantage à se servir d'une eau sanctifiée ou bénite, que d'une eau simple et non bénite, et l'on pensa à mettre de l'Eau-bénite dans des vases à l'entrée des Eglises ; et ce sont ces vases que nous avons à cause de cela nommés bénitiers. Il semble même que l'on n'ait pas commencé par mettre dans ces vases de l'eau bénite avec du sel, que nous appelions, avec les Canons, de l'eau exorcisée ; mais de l'eau qui avoir été bénite, en faisant la bénédiction des Fonts Baptismaux ; car M. Baillet rapporte que lorsque la bénédiction des Fonts était finie, on remplissait aussitôt les bénitiers des Eglises pour ceux qui y entroient et qui en sortaient. Et il ajoute que l'usage de ces bénitiers est très-ancien, parce que, dès qu'on eut la liberté de bâtir et d'orner des Eglises, après le temps des persécutions, on mit partout de ces bénitiers dans les vestibules ou aux portes de ces Eglises, pour être un signal de purification à ceux qui s'en lavaient le front en y entrant, et un préservatif à ceux qui en prenaient encore en sortant. Ainsi l'Eglise recevant dans son sein les Gentils convertis à la foi de Jésus-Christ, avait substitué son Eau bénite à l'eau lustrale des Païens, qui était, comme nous l'avons vu, d'un grand usage dans toutes les cérémonies de leur superstitieuse religion. Cela fait déja connaître quelques unes des raisons que l'on a eues de mettre ces bénitiers à l'entrée de nos Eglises ; mais on peut dire que ces raisons ne font pas les seules : car on peut assurer qu'en cela l'Eglise a encore eu intention de nous faire souvenir de notre baptême, dans lequel nous avons été lavés par le moyen de l'eau, et purifiés de toutes nos souillures, pour servir dans la pureté le Dieu vivant, puisqu'on ne peut douter que l'intention de l'Église ne soit de nous rendre attentifs à conserver la pureté que nous avons reçue dans le baptême, et même à la perfectionner par le secours de la grace, ou au moins à la recouvrer par la pénitence, si nous avons eu le malheur de la perdre par le péché ; et il paraît aussi que c'est véritablement pour cela que l'Eglise a fait mettre ces bénitiers à l'entrée de nos Eglises, afin que nous nous souveníons que c'est par le moyen de l'eau que nous sommes agrégés à l'Eglise de Jésus-Christ, et qu'en conséquence nous ne devons entrer qu'avec pureté dans la maison du Seigneur, pour nous offrir à lui, de renouveler les promesses que nous avons faites dans notre baptême, en renonçant à Satan et en nous Consacrant à Jésus-Christ. Nous en donnerons encore dans la suite d'autres raisons qui ne justifieront pas moins cet usage introduit par l'Eglise.

     

    CHAPITRE VII

    De ce qui concerne l'usage de l'Eau-bénite les jours de Dimanches.

    Il ne s'agit ici que de cette espèce d'Eau-bénite qui se fait avec de l'eau à laquelle on mêle du sel ; mais il s'agit de l'aspersion de cette eau, non-seulement avant la Messe de Paroisse et dans la procession, mais encore après la Messe de Paroisse, auquel temps cette aspersion se fait, en quelques endroits, dans les maisons de ceux qui font de la Paroisse par une personne députée à cet effet. L'Eglise a introduit la coutume d'arroser d'Eau-bénite les assistans avant l'Office solennel des Dimanches, pour les faire ressouvenir de la pureté intérieure qui doit accompagner la prière et le Sacrifice ; et cette Eau bénite est une eau lustrale qui a une toute autre vertu que n'avait celle des Païens, et même celle des Juifs, comme on le verra dans la fuite.

    Il n'est pas aisé de décider en quel temps précisément l'Eglise a commencé à pratiquer la cérémonie d'asperger les Peuples d'Eau-bénite avant la Messe de Paroisse. Le Pape Léon IV, dans son Homélie sur la vigilance Pastorale, écrite vers l'an 84, ordonne que tous les jours de Dimanches les Curés bénissent de l'eau avant la Messe, pour en asperger le Peuple, et il veut qu'il y ait un vase destiné à cet effet.

    Hincmar, Archevêque de Reims, dans les instructions qu'il donne à ses Prêtres, vers l'an 852, ordonne aussi à tous ses Curés de faire tous les Dimanches, avant la Messe solemnelle, de l'Eau-bénite dans un vase propre et convenable à un tel ministère , et d'asperger de cette eau le Peuple à son entrée dans l'Eglise.

    L'Auteur du Micrologue dit que de son temps l'on n'omettait jamais l'aspersion de l'Eau-bénite les jours de Dimanches ; et ailleurs il dit que le Pape Alexandre, cinquième Souverain Pontife depuis S Pierre, a ordonné de bénir le sel et l'eau, pour en asperger les Peuples et leurs maisons, et que c'est ce qui s'observe tous les Dimanches, conformément aux Canons.

    Honoré d'Autun en dit autant ; et il semble que c'est de cette cérémonie, qu'entend parler Rupert, Abbé de Duyts, près de Cologne, lorsqu'il avance que tous les Dimanches on fait sur nous l'aspersion.

    S. Charles-Borromée n'en dit pas moins, lorsqu'il ordonne que le Prêtre qui célébrera la Messe de Paroisse chaque jour de Dimanche, fasse l'Eau bénite avec du sel, avant que de commencer le Saint Sacrifice, et en arrose le Peuple, selon la coutume.

    Walafride Strabon prouve la convenance et la légitimité de cette cérémonie, en disant que comme l'ancien Peuple était arrosé de sang, lorsqu'il vivait sous l'observance des cérémonies légales, de même le Peuple nouveau, le Peuple Chrétien, régénéré par le Sacrement du baptême, est avec raison arrosé d'Eau-bénite, afin que, comme le sang de l'agneau était mis sur les portes pour en éloigner l'Ange exterminateur, de même le mystère de l'Eau serve de défense aux corps et aux maisons de ceux qui font régénérés.

    On fait d'abord l'aspersion de cette eau sur l'Autel, pour demander à Dieu que les Démons n'approchent pas de cet Autel, et n'y troublent point par leurs suggestions les Ministres du Seigneur, mais que le Saint-Esprit y soit présent pour recevoir et bénir les offrandes des Fidèles. D'ailleurs l'Autel signifie et nous représente Jésus-Christ, à qui nous sommes premièrement redevables de la charité que le Saint-Esprit répand dans nos cœurs. Les Fidèles sont ensuite arrosés de cette Eau-béníte avant la Messe et avant les prières qu'ils doivent faire pendant la Messe, afin, qu'ils apprennent et qu'ils reconnaissent qu'ils ont besoin d'être intérieurement purifiés par la grace du Saint Esprit, pour qu'ils assistent dignement au saint Sacrifice de la Messe, et que leurs prières soient agréables à Dieu ; et que sans le secours du Saint-Esprit, qui est la source des graces répandues sur l'Eglise, et qui les distribue à chacun, selon qu'il lui plaît, ils ne peuvent faire aucun bien qui leur serve pour la vie éternelle. Aussi ceux qui travaillent comme il faut à profiter de cette sainte cérémonie, obtiennent de Dieu par cette aspersion la rémission de leurs fautes vénielles, ainsi qu'on le verra ci-après, et reçoivent des graces pour être attentifs, comme il convient, à cet auguste Sacrifice, et pour n'être point troublés pendant ce temps par les Démons et par les autres ennemis de leur salut, mais plutôt aímés par le Saintr Esprit, et fortifiés par sa grâce.

    Voici comme cette aspersion se doit faire sur les Fidèles. Elle se fait d'abord sur le Clergé, comme sur les principaux Membres du Corps Mystique de Jésus-Christ, ses Ministres et ses Coopérateurs dans la sanctification de son Peuple ; ensuite elle se fait sur le Peuple, comme sur les Membres inférieurs de ce même Corps Mystique.

    Si l'Evêque est présent, le Prêtre officiant lui présente l'aspersoir ou le goupillon, afin qu'il prenne lui-même de l'Eau bénite, et qu'il en jette sur le Prêtre qui lui adonné l'aspersoir, parce que ce n'est pas au Prêtre à exercer son ministere sur l'Evêque, qui est son supérieur : c'est l'Evêque qui doit servir de médiateur au Prêtre, pour obtenir pour lui que le Saint-Esprit le vienne purifier.

    Mais on ne doit pas la donner, même à la main, aux Seigneurs des Paroisses, non plus qu'aux Patrons des Eglises, c'est-à-dire, qu'on ne doit pas leur présenter l'aspersoir, pour qu'ils prennent de l'Eau-bénite en touchant l'aspersoir du bout des doigts ; il faut seulement les en asperger après le Clergé, et avant d'en asperger le commun du Peuple. Les Prêtres même qui font présents dans le Chœur, doivent en être aspergés par le Célébrant, et celui-ci par l'Evêque, lorsqu'il s'y trouve, pour marquer par cette cérémonie que l'effusion du Saint-Esprit vient de Jésus-Christ sur tous les Fidèles, par le ministère de l'Eglise. Et les Seigneurs et Dames des Paroisses, aussi bien que les Patrons des Eglises, n'ayant aucune part dans le sacré ministère, ils n'en doivent avoir aucune dans les droits qui lui conviennent ; mais ils doivent être soumis comme les autres au ministère du Prêtre, pour être purifiés par la vertu du Saint Esprit.

    Aussi ne peuvent-ils pas s'arroger le droit de recevoir l'Eau bénite à la main, c'est-à-dire, en touchant l'aspersoir ou le goupillon du bout des doigts, comme si c'était un droit honorifique ; et c'est ainsi qu'il a été réglé dans l'Assemblée générale du Clergé de France, le 18 Novembre de l'an 1656 conformément à un Arrêt du Conseil du Roi du 19 Septembre 1639, qui a cassé un Arrêt du Parlement de Toulouse, par lequel il avait été ordonné à Me Dominique d'Aubeze, Prêtre, Curé du lieu de Gardelle, contre l'ancien usage de l'Eglìse, de donner l'Eau bénite à la main, c'est-à-dire, en présentant l'aspersoir, pour le faire toucher du bout des doigts à Jacques du May, sieur de Gardelle en partie, à fa femme et à ses enfants, les jours que cette aspersion se doit faire publiquement dans l'église.

    En effet, cet Arrêt contenAit une innovation aux formes et aux cérémonies introduites de tout temps en l'Eglise ; et la chose étant spirituelle, comme s'agissant purement du Service Divin, le Conseil fit très-bien de renvoyer les Parties au Juge Ecclésiastique : ce qu'il n'eût pas fait, s'il eût été question de quelques droits honorifiques dus aux Seigneurs ou aux Patrons ; droits qui, en France, se traitent en Cour Séculière, lorsqu'il s'agit du possessoire.

    On sait assez quelles font les prières que l'on fait, et pendant cette aspersion de l'Eau bénite, et après cette même aspersion, soit au temps Pascal,soit hors  du temps Pascal. Au temps Pascal, ces prières tendent à nous faire souvenir du bonheur que nous avons eu de recevoir le baptême, et à nous en faire conserver la grace. Hors du temps de Pâques, elles sont pour demander à Dieu que par sa miséricorde il daigne nous laver et nous purifier de nos péchés.

    Ce n'est pas non plus une chose nouvelle, que de porter de l'Eau-bénite dans les processions qui se font dans les campagnes ou dans les villes, dans les Paroisles ou autour des Eglises, et même dans les cloîtres des Monastères. On porte alors cette Eau-bénite pour en faire aspersion partout où l'on passe, et l'on fait cette aspersion pour demander au Seigneur qu'il bénisse, ou les biens de la terre, ou les maisons devant lesquelles on passe, ou les personnes qui y habitent ; qu'il conserve et même multiplie les biens de la terre, qu'il préserve les maisons de tous les malheurs qui pourraient y arriver , et qu'enfin il fasse que ceux qui habitent ces maisons y vivent tous en paix, sous la protection de Jésus-Christ, et ne soient point exposés à la malignité des Démons.

    On trouve des Capitulaires qui ordonnent de porter de l'Eau-bénite aux processions que l'on fait les jours de dimanches autour de l'Eglise ; et il paraît que c'est le sens d'un Capitulaire qui veut que, le jour de Dimanche, chaque Curé fasse le tour de son Eglise avec son Peuple, en chantant ou en psalmodiant des prières, et qu'il porte avec lui de l'Eau-bénite : à quoi semble faire allusion un autre Capitulaire, où il est dit que les Curés doivent porter de l'Eau-bénite, quand ils font le tour de leurs Eglises avec leurs Peuples ; et pour peu que l'on veuille consulter les livres de cérémonies qui sont en usage dans les Maisons Religieuses, on remarquera facilement qu'il y est ordonné de porter de l'Eau bénite dans les processions qui s'y font les jours de Dimanches dans les Cloîtres ou dans les Eglises.

    Mais ce n'est pas seulement dans ces sortes de processions qu'on porte de l'Eau bénite : Dom Mabilion parle d'une procession faite en Auvergne avec l'image et la châsse de Sainte Foi, martyrisée sur la fin du troisième siècle, sous l'Empereur Maximien et le Gouverneur Dacien, et ajoute que dans cette procession on portoit la Croix, le texte des saints Evangiles et l'Eau bénite. Et M. Baillee rapporte que S.Etienne, troisième Abbé de Cîteaux, étant avec ses Religieux dans une extrême disette d'habits et de vivres, un homme charitable leur donna plus qu'il ne fallait pour payer trois charrettes chargées d'étoffes et de farines, et que quand les Religieux les virent arriver au Monastère , ils surent les recevoir en procession avec la Croix et l'Eau-bénite, chantant des psaumes et des cantiques de louanges à Dieu, en actions de graces.

    Quant à l'usage de porter de l'Eau bénite dans les maisons, les jours de Dimanches, après la Messe Paroissiale, il paraît que dès le neuvième siecle, chaque Particulier pouvait ces jours-là en emporter dans sa maison, pour y en faire l'aspersion, comme on le peut voir dans l'instruction de Hincmar à ses Curés.

    Et c'est au moins ce que l'on peut tirer de Riculfe, Evêque de Soissons en 889, lorsqu'il veut que ses Curés aient en écrit la manière de consacrer les Fonts baptismaux, et de bénir l'eàu qui doit être répandue dans les maisons. Mais voici des preuves qu'il y a eu des personnes députées à cet eftet, comme cela s'observe encore aujourd'hui dans bien des endroits.

    On voit dans les Statuts d'Alexandre, Evêque de Coventre ou Coventri, en Angleterre, environ l'an 1237, que comme la plupart des Ecoliers manquaient du nécessaire, et que leur science pourrait, par la grace de Dieu, donner de l'édification à plusieurs, il ordonne qu'on prenne de ces Ecoliers pour porter l'Eau-bénite dans les villages, s'il le trouve des gens qui en demandent, et qui en aient besoin.

    On voit dans une Ordonnance de Jean, Archevêque de Cantorbery en l'an 1280 qu'il veut que dans une Eglise où il y avoit un Vicaire, un Diacre et un Sous-Diacre, il y ait deux Ecoliers Clercs choisis par les Paroissiens, et entretenus par leurs aumônes, pour porter l'Eau bénite dans la Paroisse et dans ses annexes les jours de Dimanches et de Fêtes ; qu'ils assistent et servent aux Divins Offices ces jours-là, et consacrent à l'étude les jours qui ne font pas Fêtes. Aussi regardait-on cet office comme une espèce de Bénéfice, ainsi qu'on le peut remarquer dans les Statuts de Gilles, Eveque de Sarisberi en l'an 1256 puisqu'il y veut que l'on donne à un pauvre Ecolier Clerc le Bénéfice de l'Eau-bénite, en sorte qu'il soit obligé de venir, tous les jours solennels, servir à l'Eglise dont il aura ledit Bénéfice.

    On voit aussï dans le Synode d'Excester de l'an 1287, que les Ancêtres ont souvent raconté que les Bénéfices de l'Eau-bénite avaient d'abord été institués par un motif de charité, afin que par leurs revenus on pût entretenir de pauvres Clercs dans les écoles, les y faire profiter, et les rendre plus propres aux fonctions supérieures. De peur donc que ce qui a été si salutairement institué, ne dégénere en abus dans la suite, il est ordonné que dans les Eglises qui ne sont pas éloignées de plus de dix milles des écoles de la Ville ou Place considérable du Diocese, on ne donnera les Bénéfices de l'Eau bénite qu'à des Ecoliers ; et parce que souvent il y avait eu dispute entre les Curés ou Vicaires et les Paroissiens sur la collation de ce Bénéfice, pour y obvier dans la suite, on ordonne que les Curés et Vicaires, qui sont plus en état de connaître les Clercs les plus propres à cet office, tâcheront de les donner à ceux qu'ils connaîtront en conscience les plus en état de servir avec décence aux Divins Offices, et les plus dociles à obéir aux Pasteurs. On ajoute que si les Paroissiens venaient à refuser par malice les aumônes accoutumées, on les avertira soigneusement de les donner, et même on les y forcera, s'il est nécessaire. Tout cela montre combien l'on a toujours eu à cœur de fournir aux Ecoliers pauvres les moyens d'étudier, et de se rendre capables de servir l'Eglise, qui ne saurait avoir trop de bons Ministres, et qui en a encore besoin aujourd'hui plus que jamais.

    Souvent néanmoins, par le nom d'Eau-bénite, on entendait les émoluments qui revenaient de l'Eau-bénite que l'on portait ainsi dans les Paroisses, pour en asperger non-seulement les Peuples, mais encore leurs maisons, selon l'ancienne coutume.

    C'est ce que l'on voit dans une charte de Léonard, Evêque de Césene en Italie, de l'an 1175, où l'Eau-bénite est jointe aux oblations, aux dîmes et à d'autres revenus semblables ; et dans une autre charte, où, par les mots d'Eau bénite simplement exprimés, on n'entend rien autre chose que les émoluments que l'on retire de l'Eau-bénite portée dans les Paroisses. M. Ducange dit que le droit de faire porter ainsi l'Eau-bénite, est reconnu par Innocent III pour un de ceux qui appartiennent aux Curés.

    Au reste, ce n'est pas seulement en Angleterre, et aux autres pays différents de la France, que l'on voit l'usage de faire porter de l'Eau-bénite dans les maisons particulieres, les iours de Dimanches et de quelques Fêtes solennelles, puisque l'on remarque encore aujourd'hui, dans quelques Provinces de France, qu'aussitôt que la Messe de Paroisse est finie, le Maître d'Ecole, ou un autre député pour cela, en porte dans toutes les maisons des Paroissiens, et en asperge, tant les maisons que les personnes qui s'y trouvent, en disant une courte prière, comme, Asperges me,Domine, etc.

    Mais il ne faut pas penser que cet usage n'ait été et ne soit encore que parmi les Séculiers, puisqu'on le voit observé parmi les Religieux, chez qui c'est assez la coutume qu'un Prêtre porte, tous les Dimanches, l'Eau bénite dans les cloîtres et dans les autres endroits du Monastère, comme dans la cuisine, dans le réfectoire, dans l'infirmerie, s'il y a quelque malade, etc, et y fasse l'aspersion en récitant des prières, pour en éloigner les embuches du Démon ; et cette pratique est au moins aussi ancienne dans les Cloîtres que dans les Paroisses ; car, outre que les Religieux avaient, aussi-bien que les autres Particuliers, la liberté d'aller prendre de cette eau après la bénédiction des Fonts les veilles de Pâques et de la Pentecôte, et de l'emporter chez eux dans des vases, pour s'en servir et en arroser leurs habitations, comme faisaient les autres Particuliers, on trouve dans l'Ordre Romain ci-dessus cité, que dans les lieux où il n'y avait point de baptistère, ni par conséquent de Fonts à bénir pour le baptême, comme étaient presque tous les Monastères, on ne laissait point de faire l'Eau-bénite de Pâques avant la Messe de la veille  : et M. Baillet ajoute qu'on la répandait non-seulement sur toutes les personnes présentes, mais par toute la maison, pendant les jours de la grande Fête, et que cela allait quelquefois jusqu'à l'octave.

     

    CHAPITRE VIII.

    De ce qui a rapport à l'usage d'avoir de l'Eau-bénite dans les maisons particulières.

    Nous venons d'insinuer qu'anciennement, dès que l'eau des Fonts baptismaux était bénite, les Particuliers avaient la liberté d'aller prendre de cette eau dans des vases, et de l'emporter chez eux, pour la garder, et pour s'en servir dans leurs besoins. C'est çe que nous allons prouver, en rapportant l'ancienne discipline ; et nous ferons voir ensuite que l'on peut avec raison emporter dans sa maison de cette eau, que l'Eglise a coutume de bénir, et à laquelle elle mêle du sel qu'elle a aussi bénit.

    D'abord, avant que d'emporter de l'eau des Fonts baptismaux, on attendait que le saint chrême fût mêlé avec l'eau. C'est ce que l'on voit assez manifestement dans S. Grégoire de Tours, qui dit qu'en Espagne, le jour du Samedi saint, les Fonts baptismaux se remplissaient d'eux-mêmes par miracle, et qu'après les avoir exorcisés et bénits, on y répandait du saint chrême, et qu'alors tout le Peuple en prenait à sa dévotion, et en remplissait un vase, pour l'emporter à sa maison, et s'en servir comme d'un moyen capable d'être salutaire au corps et à l'âme, et de préserver de tout malheur les champs même et les vignes, sans que cette eau diminuât dans les Fonts, malgré la grande quantité que l'on en tirait. C'est une preuve que le mélange du saint chrême avec l'eau destinée au baptême, est très-ancien ; et nous pourrions en fournir des Témoignages encore plus anciens, s'il était nécessaire, et que cela regardât le dessein que nous nous sommes proposé ; mais c'est aussi une preuve que l'on n'emportait alors de l'eau des Fonts baptismaux, qu'après le mélange du saint chrême. M. Baillet dit qu'on voit quelque chose de semblable dans la vie de S. Cesaire d'Arles : ce qui fait une autre preuve bien ancienne de ce que nous prétendons.

    Le père Martene rapporte un ancien Sacramentaire manuscrit du Monastère de Gellone, autrement de Saint-Guillaume du désert, où il est dit que Le Prêtre mêle du saint chrême avec l'eau en forme de croix ; qu'il le répand par tous les Fonts, et ensuite asperge le Peuple de cette eau, et qu'après cela tous ceux qui veulent prendre de cette Eau-bénite, en prennent avant qu'on y baptise les enfants, pour en répandre, tant dans leurs maisons que sur leurs vignes, leurs champs et leurs fruits.

    On voit à-peu-près la même chose dans l'Ordre Romain donné par Hitorpius ; car à l'endroit où il s'agit de la bénédiction des Fonts, qui se fait le Samedi saint, il est dit qu'on mêle le saint chrême avec l'eau ; qu'on le répand avec sa main dans toute l'eau, qu'on asperge de cette eau tous les assistants, et qu'ensuite, avant qu'on s'en serve pour le baptême des enfants, tous ceux qui veulent, peuvent prendre de cette eau dans un vase, pour en jeter dans leurs maisons, dans leurs vignes et dans leurs champs, et sur leurs fruits. Il est assez visible que dans cet Ordre Romain on tient le même langage que dans l'ancien Sacramentaire dont nous venons de parler ; et c'est une preuve que si l'un est très-ancien, l'autre ne l'est pas moins.

    Le Père Martene rapporte encore un ancien manuscrit de S. Remi de Reims, où l'on voit, à quelque chose près, !a même cérémonie ; car il y est dit qu'on prend du saint chrême ; qu'on le verse en forme de croix dans l'eau ; qu'on le mêle avec l'eau ; qu'on asperge les assistants de cette eau, et que ceux qui en veulent, en peuvent prendre dans leurs vases, pour en faire aspersion partout où ils voudront.

    Le même Auteur rapporte encore un ancien manuscrit de la Bibliotheque de Colbert, n. 1927, qui a été autrefois du Monastère de Saint-Germain-des Prés, dans lequel manuscrit il est dit, en traitant de la bénédiction des Fonts : Vous mêlerez le saint chrême avec l'eau ; vous arroserez de cette eau les assistants, et ceux qui voudront, pourront en prendre, pour en jeter dans leurs maisons.

    Ce sont sans doute ces autorités et autres semblables qui ont fait dire à M. Baillet, qu'après le mélange du saint chrême, qui était l'accomplissement de toute la bénédiction des Fonts, le Célébrant allait répandre de cette Eau-bénite par toute l'Eglise sur les assstants, et que tous les particuliers avaient ensuite la liberté d'aller prendre de cette eau dans des vases, et de l'emporter chez eux, pour s'en servir à tel usage qu'il leur plairait, pourvu que ce fût sans superstition, et qu'enfin on l'employait dans les maisons, les jardins, les champs et les vignes, contre le tonnerre, la grêle et les autres accidents nuisibles aux biens de la terre.

    Cependant on a dans la suite défendu d'emporter de cette Eaú-bénite des Fonts baptismaux, après qu'on y auroit mêlé du saint chrême ; ou, ce qui revient au même, on n'a permis d'en emporter, qu'avant qu'on y ait mêlé le saint chrême.

    C'est ce que l'on voit d'abord dans un Capitulaire des Empereurs Charles et Louis, où il est dit qu'au Samedi saint, et au Samedi de la Pentecôte, si quelqu'un veut emporter de l'Eau bénite, pour en faire l'aspersion dans sa maison, il doit le faire avant le mélange du saint chrême.

     

    C'est ce qui a été remarqué par Isaac, Evêque de Langres, dans ses Canons, ou chapitres choisis des trois derniers livres des Capitulaires, qu'il dit approuvés par Boniface de Mayenne, Légat du Pape Zacharie, et par Carloman, Roi de France, dans deux Conciles d'Evêques, et confirmés par le même Pape Zacharie en l'an 742, avec ordre de les observer inviolablement ; car il rapporte mot pour mot le Capitulaire dont nous venons de parler.

    C'est encore ce qui a été observé par Herard, Archevêque de Tours, dans les chapitres qu'il a tirés des mêmes Capitulaires, et proposés daus un Synode, pour être observés par tous les Prêtres de son Diocese et par tous les autres Clercs ; car il dit à peu près la même chose, en parlant ainsi : Que ceux qui veulent prendre de l'Eau bénite au Samedi saint et à la Pentecôte, le fassent avant l'infusion du saint chrême, parce que le mélange du saint chrême regarde ceux qui doivent être régénérés.

    Aussi le Père Martene rapporte un ancien Sacramentaire manuscrit du Monastère de Moissac, en Quercy, qui est maintenant de la Bibliotheque de Colbert, n. 428, où il est dit  au sujet de la bénédiction des Fonts, que le Prêtre ayant mis le cierge dans l'eau, et ayant soufflé par trois fois fur cetre eau, il en jettera fur le Peuple, et que ceux qui en voudront prendre en mettront dans des vases, pour en faire l'aspersion dans leurs maisons, et qu'ensuite on y mêlera du saint chême en forme de croix.

    Le même Auteur rapporte encore un ancien Missel Romain, ajusté à l'usage des FF. Mineurs, où, en traitant de la bénédiction des Fonts, on dit qu'avant qu'on mêle le saint chrême dans l'eau, le Mansionnaire ou un autre Clerc prendra de l'Eau-bénite des Fonts, pour en faire l'aspersion dans les maisons et sur les meubles des maisons.

    Il est inutile d'en ajouter davantage sur cette matière ; car on sait assez que cet usage s'observe encore aujourd'hui dans les Paroisses, où, après que l'on a béni l'eau des Fonts, et avant le mélange du saint chrême et de l'huile des Catéchumènes, on prend une partie de cette eau, pour en asperger les assistants, et en donner à ceux qui en veulent emporter dans leurs maisons. Ensuite on en remplit les bénitiers de l'Eglise, afin que ceux qui sont absents, et qui dans la suite souhaiteront d'en avoir, pour l'emporter chez eux, le  puissent faire à leur commodité : dévotion qui est bien fondée, et bien autorisée de l'Eglise, comme on vient de le voir, pourvu qu'on n'emploie point cette eau à des usages superstitieux.

    On en peut certainement dire autant de la dévotion d'emporter et de garder chez soi de l'Eau-bénite, à laquelle on mêle du sel, et qui se fait ordinairement tous les Dimanches dans les Paroisses, pour en faire, aspersion partout où l'on voudra, pourvu que ce soit aussi sans superstition, comme il paraît assez par le peu que nous avons déjà rapporté à ce sujet, et comme on le verra encore plus dans la suite.

    CHAPITRE IX.

    Quel usage peut-on faire de l'Eau-bénite ?

    Ce que nous venons de dire dans le Chapître précédent, et ce que nous avons dit auparavant touchant quelques usages, que l'on peut faire de l'Eau-bénite, nous engage à traiter plus à fond cette matière. Nous ne parlerons cependant pas de l'usage qu'en doivent faire les Prêtres en cette qualité. Ils ont le cérémonial de l'Eglise, et ils savent à quoi s'en tenir sur cet article ; mais nous tâcherons de mieux détailler l'usage qu'en peuvent faire les Particuliers, que nous avons prouvé pouvoir très légitimement en emporter, et en garder dans leurs maisons, pour s'en servir dans leurs besoins.

    1° Les Particuliers peuvent eux-mêmes prendre de l'Eau-bénite du bout des doigts, ou au moins du bout du doigt du milieu de la main, en faisant toujours avec cette eau le signe de la croix sur eux-mêmes : ce qu'il est bon d'observer toutes les fois que l'on en use ainsi. En effet c'est principalement pour eux que l'Eglise bénit cette eau ; et en ordonnant de les en arroser, elle n'a pas moins la volonté et le desir qu'ils s'en arrosent eux-mêmes. C'est donc une dévotion salutaire d'en avoir toujours chez soi, pour en prendre en se levant et en se couchant ; et c'est la coutume, non-seulement dans plusieurs Monastères et Congrégations de Religieux, mais aussì dans bien des Eglises, comme dans celles de Narbonne, de Montpellier, et dans plusieurs autres, de faire l'aspersion de l'Eau-bénite tous les jours après Complies, pour demander à Dieu qu'il daigne envoyer son Saint-Esprit sur les Religieux et sur les Fideles, pour les préserver pendant la nuit des pièges du Démon, et pour les purifier des péchés véniels commis pendant le jour ; car l'Office de Complies est la prière du soir, qu'on faisait anciennement avant que de s'aller coucher, comme cela se pratique encore dans la plupart des Monastères.

    2° Il est bon aussì de prendre de l'Eau-bénite, quand on est agité de quelque tentation, quand le tonnerre gronde, quand il fait quelque orage, et en bien d'autres semblables circonstances. Quand on est tenté, c'est pour obtenir de Dieu la délivrance de cette tentation, et la grace de n'y point succomber : quand il tonne, c'est pour demander au Ciel d'être préservé des funestes effets du tonnerre ; et quand il fait quelque orage, c'est pour mériter de n'en être point attaqué et incommodé, et ainsi à proportion des autres circonstances, et des autres conjonc tures, dangereuses où l'on se peut trouver.

    3° Il est utile d'en prendre dans les bénitiers de l'Eglise, lorsqu'on y entre ou qu'on en sort : lorsqu'on y entre, pour se purifier des fautes vénielles, et obtenir de Dieu les graces qui rendent attentif à la prière que l'on y va faire, et surtout au saint Sacrifice de la Messe, s'il s'agit d'y assister ; pour se tenir en ce saint lièu dans le respect et la modestie qu'il exige ; enfin pour éloigner de soi les fantômes et les suggestions des ennemis de son íalut, pendant le temps qu'on y restera, et pour mériter d'y être assisté du Saint-Esprit, et fortifié par sa grace. Il en faut prendre en sortant de l'Eglise, pour se purifier encore plus de ses péchés, et pour, obtenir de Dieu qu'il préserve d'y retomber ; qu'il délivre de tous les malheurs auxquels on est si souvent exposé, et par la faiblesse de la nature corrompue, et par la malice des ennemis de son salut. On peut joindre à cette action une courte prière, comme celle-ci, en entrant à l'Eglise : Lave-moi, Seigneur, de mes péchés, et me faites la grâce de vous bien servir en ce saint lieu ; et comme celle-ci, en sortant : Lavez-moi encore plus de mes péchés, et me préservez de tout malheur, et surtout de celui de vous offenser. On peut aussi se servir de quelqu'autre, selon les conjonctures où l'on se trouvera.

    4° Il est utile de se servir de l'Eau bénite, quand on veut entreprendre ou commencer quelque chose, tant pour obtenir de Dieu la grace de réussir, que pour se mettre sous sa sainte protection ; et c'est apparemment dans cette intention, que Léon VI ordonna que la veille du jour auquel on devait livrer bataille, le Général de l'armée eût soin de faire purifier par un Prêtre toute l'armée avec de l'eau-bénite.

    5° Il est avantageux d'en faire aspersion dans les maisons, et sur les meubles qui s'y trouvent, dans tous les endroits des maisons et sur toutes les choses dont on se sert ; et cela, pour les préserver des diíférents malheurs qui y pourraient arriver, soit par l'eau, soit par le feu, soit autrement. C'est ce que l'on peut prouver par bien des documents anciens, que nous avons ci-dessus rapportés, et où il est dit qu'on peut prendre de l'Eau-bénite, et l'emporter dans sa maison, pour en asperger, non-seulement cette maison, mais tout ce qui y est à l'usage de ceux qui l'habitent. Et c'est ce qui peut se confirmer par l'instruction de Hincmar à ses Curés, où il dit qu'on peut prendre de cette eau, l'emporter dans des vases propres et décents pour en asperger les maisons. Aussi fait-on aspersion de cette Eau bénite dans la bénédiction d'une maison neuve, d'un lit, d'un vaisseau pour les voyageurs, d'une besace, d'un bâton pour les Pèlerins, etc : ce qui prouve qu'à plus forte raison on peut faire aspersion de cette eau dans la bénédiction d'une maison infestée par l'Esprit de ténebres ; dans la bénédiction des ornements et de toutes les choses qui servent à l'Autel, comme sont un Tabernacle, un vase pour conserver la sainte Eucharistie, les corporaux, les nappes et autres linges de l'Autel, et les habits Sacerdotaux.

    6° Il est avantageux aussi de jeter de l'Eau-bénite sur les champs, les vignes, les jardins et sur leurs fruits, pour demander à Dieu qu'il les préserve de la gelée, de la grêle, et des autres accidents nuisibles aux biens de la terre. C'est encore ce qui peut se prouver par le Sacramentaire manuscrit du Monastère de Gellone, cité par Dom Martene, et où il est parlé de faire aspersion de cette eau sur les vignes, les champs et les fruits ; par l'Ordre Romain donné par Hittorpius, lequel Ordre parle aussi d'en faire aspersion sur les vignes, sur les champs et sur les fruits ; par l'instruction de Hincmar à ses Curés, où il est dit qu'on peut jeter de l'Eau-bénite sur les champs et sur ses vignes ; en un mot par Grégoire de Tours, qui est encore beaucoup plus ancien que tous les Auteurs de ces documents, et qui dit que même avant lui on se servait d'Eau-bénite, pour en faire aspersion sur les champs et sur les vignes : et remarquez qu'en tous ces endroits il est dit que cela se peut faire par les Particuliers même à qui ces biens appartiennent. Ce n'est donc pas sans raison que les Rituels, qui contiennent une bénédiction des champs, des vignes, des jardins, etc. n'oublient pas de dire que l'on jettera de l'Eau-bénite sur tout cela, quand on en fera la bénédiction : ce que l'Eglise observe ordinairement dans les bénédictions dont elle se sert.

    7° On peut même asperger d'Eau bénite les bestiaux et la nourriture de ces bestiaux, pour guérir ou préserver ces animaux des maladies et autres facheux accidents qui leur pourraient arriver. C'est ce qui se voit non-seulement dans l'ancien manuscrit de Reims, que nous avons ci-devant rapporté, où il est dit qu'on pourra faire l'aspersion de cette eau partout où l'on voudra  ; dans M. Baillet, qui dit qu'on en emportait chez soi, pour s'en servir à tel usage qu'il plairait pourvu que ce fut sans superstition ; mais surtout dans ladite instruction de Hincmar à ses Curés, où il est dit qu'on pourra faire aspersion de cette eau sur les troupeaux, et sur ce qui sert à leur nourriture, et que cette aspersion se pourra faire par les Particuliers même à qui appartiennent ces troupeaux.

    C'est donc encore avec raison, que dans les Rituels, où l'on voit des bénédictions, non-seulemént pour les animaux qui servent à la nourriture des hommes, comme sont les moutons, les bœufs, les vaches, etc. ; mais pour ceux qui n'y servent pas ordinairement, et qui sont d'une autre utilité, comme les chevaux, etc. , on ordonne de jeter de l'Eau bénite sur ces animaux ; et l'Eglise prescrit la même chose dans l'exorcisme et la bénédiction des animaux qui ont la peste ou d'autres maladies, quand on a sujet de croire que les bestiaux sont maléficiés, et qu'il y a dans leurs maladies de l'opération du Démon ; car il est ordonné au Prêtre qui doit faire cet exorcisme et cette bénédiction, de jeter de l'Eau bénite sur ces animaux.

    8° On peut aussi arroser de cette eau sa propre nourriture, son manger et sa boisson, pour en éloigner les embuches du Démon, pour se garantir de leur malignité, et pour purifier et sanctifier en quelque sorte les choses dont on a besoin pour la sustentation et la conservation de sa vie. Et c'est encore ce qui se voit, non-seulement dans tous les endroits où nous avons dit qu'on peut faire asçersion de cette eau sur les champs et les vignes et les fruits, mais surtout dans la même instruction de Hincmar, où il est dit qu'on peut arroser de cette eau ce que l'on veut boire ou manger. Aussi voit-on que l'Eglise prescrit l'aspersion de cette eau, non-seulement dans les bénédictions particulieres de quelque chose dont on veut manger, comme sont les fruits nouveaux, le pain, les œufs, mais même dans la bénédiction générale de toute forte de nourriture.

    On en peut faire aspersion sur tous les lieux où il y aurait quelque chose à craindre de la part des ennemis, et surtout de la malice des Démons, soit pour la santé du corps, soit pour celle de l'âme ; et c'est à quoi l'on est assez autorisé par ce que nous avons déjà vu auparavant, et à quoi on le sera encore plus par ce que nous dirons bientôt de la vertu de cette eau.

    Au reste, le Pape Léon IV était si perfuadé de cette vérité, qu'ayant achevé la nouvelle ville qu'il faisait bâtir autour de l'Eglise de S. Pierre, et qui de son nom fut appellée Léonine, il fit faire par les Evêques Cardinaux de l'Eau-bénite, dont ils arrosoient les murs en passant, dans la procession qu'il fit faire autour de ces murs le jour de la dédicace de cette ville. Le même Pape ayant fait bâtir une nouvelle ville, pour retirer et mettre en sûreté contre les insultes des Sarrasins les Habitants de Centumcelles, qui depuis longtemps était déserte, et dont les murs étaient ruinés, il la nomma de son nom Léopolis ; en fit solennellement la dédicace, et en fit le tour en procession, jetant de l'Eau bénite sur les murs, quoique cette demeure s'étant trouvée moins commode, les Habitants soient ensuite retournés à Centumcelles sur la mer, qu'ils ont nommée pour cette raison Civita Vecchia, vieille ville.

    10° On peut jeter de l'Eau bénite sur les malades ; et c'est même ce que le Concile de Nantes ordonne de faire à tous les Prêtres, lorsqu'ils vont visiter leurs malades, pour les disposer à la confession, leur commandant d'en jeter même dans toute la chambre. Aussì voit-on que dans la bénédiction d'un homme ou d'une femme malade, les Rituels prescrivent de jeter de l'Eau bénite dans la chambre, sur le lit de la personne malade, et sur le malade même. Bien plus, l'on verra ci-après que l'on peut boire de l'Eau-bénite dans ses infirmités et maladies.

    11° Il est bon de jeter l'Eau bénite sur les morts , sur leurs tombeaux et dans les cimetières, pour obtenir de Dieu, qu'ayant égard aux prières que l'Eglise a faites en bénissant cette eau, il daigne purifier au plutôt les âmes des Fidèles qui sont morts dans la foi de l'Eglise, et qui reposent en paix, et leur accorder du soulagement dans les peines qu'elles souffrent, et enfin les remplir de la présence de son esprit, et les mettre dans le séjour de sa gloire et de sa félicité.

    Dom Calmet expliquant le verset 28 du chapitre 8 de S. Matthieu, où il est écrit que deux possédés sortirent des sépulcres, et vinrent au-devant de Jésus-Christ, dit que les possédés étant chassés des villes, demeuraient à la campagne dans des lieux écartés et solitaires, comme étaient les cavernes creusées dans le roc, où l'on mettait les morts. Ces demeures passaient pour souillées dans l'esprit des Juifs, mais elles convenaient bien à des possédés ; car les Démons aiment ces forces de lieux, pour entretenir les Peuples dans la vaine persuasion que les âmes des morts reviennent quelquefois reprendre leurs corps pour apparoître aux vivants ; et Dom Calmet ajoute que de là vient peut être l'usage de l'Eglise Chrétienne de mettre des croix dans les cimetières, et d'y jeter de l'Eau bénite, pour en écarter les Démons, et pour se garantir de leurs illusions. C'est une autre raison de l'usage de jeter de l'Eau-bénite sur les tombeaux et dans les cimetières, mais qui ne détruit point celle que nous venons de donner peu auparavant.

    CHAPITRE X.

    Quelles font les vertus de l'Eau bénite ordinaire ?

    Après avoir parlé de l'usage qu'on peut faire de l'Eau bénite, il paraît naturel de dire quelque chose de sa vertu, afin de voir si elle a véritablement les propriétés que nous lui avons en quelque sorte supposées dans les usages que nous avons dit que l'on en pouvait faire. C'est à quoi nous allons nous occuper, en suivant exactement les sentiments de l'Eglise et de ses Docteurs.

    1° L'Eau-bénite a la vertu de chasser le Démon, de dissiper ses prestiges, ses enchantements, sa magie, ses maléfices, et de faire triompher de ses tentations, de ses pièges et de ses vexations, quelles qu'elles puissent être.

    C'est ce qu'on voit d'abord dans les Constitutions attribuées aux Apôtres, où il est dit, au sujet de la bénédiction de l'eau : Donnez-lui Seigneur  la vertu de chasser les Démons, et d'écarter leurs embûches par la puissance de Jésus-Christ, notre espérance. C'est ce que l'on voit aussi dans la lettre à tous les Orthodoxes, attribuée au Pape Alexandre I, où il est dit que cette Eau-bénite dissipe les embûches du Démon, et rassure les hommes contre les fantômes et illusions de cet Esprit de ténebres.

    C'est ce que l'on voit encore dans la bénédiction de cette eau, selon qu'elle est rapportée dans le Sacramentaire de S. Grégoire le Grand, et insérée dans les Missels et dans les Rituels ; car d'abord, en exorcisant le sel, l'Eglise demande que le lieu où ce sel sera,répandu, soit délivré de toute illusion, malice, ruse et surprise du Diable, et que tout Esprit impur en soit chassé ; et en bénissant ce sel, l'Eglise demande que tout ce qui en sera touché, ou sur quoi on l'aura répandu, soit préservé de toute tache, et de toutes les attaques des Esprits de malice. Ensuite, en exorcisant l'eau, on demande que par cet exorcisme elle puisse servir à chasser et dissiper toutes les forces de l'ennemi, et à l'exterminer lui-même avec tous ses Anges Apostats ; et en bénissant cette eau, on demande que par la grâce divine elle ait la vertu de chasser les Démons, et de délivrer des embûches secrètes de ces ennemis. Enfin, après le mélange du sel et de l'eau, l'Eglise demande encore très humblement et très instamment à Dieu, que par la puissance invincible avec laquelle il dissipe les forces du parti contraire, et avec laquelle il abat la fureur de l'ennemi rugissant, et dompte la malice de ses Adversaires, il donne à cette eau ainsi bénite la force de préserver entierement, par l'invocation de son saint nom, tous les lieux où elle sera répandue, des fantômes de l'Esprit impur. On voit la même chose mot pour mot dans l'Ordre Romain donné par Hittorpius. Ainsi c'est une chasse constante que dans la bénédiction de cette eau l'Eglise demande qu'elle ait la vertu de chasser le Démon, de dissiper ses pièges et ses embûches, sa magie, ses enchantements et ses maléfices, et de faire triompher de ses tentations, de ses insultes, et généralement de toutes ses vexations ; et c'est une chose qui n'est pas moins constante, que cette eau a véritablement cette vertu, à moins qu'on ne dise que Dieu n'exauce point ces prières, que lui fait son Eglise avec tant d'instance et avec tant de confiance : ce qui serait manifestement contre les promesses qu'il lui a faites.

    S. Thomas nous apprend dans la Somme, tantôt que l'Eau-bénite est destinée à dissiper les embûches des démons, et qu'elle est un puissant remède contre ces mêmes attaques.

     

    Sainte Therese nous déclare qu'elle a éprouvé diverses fois qu'il n'y a rien qui chasse plutôt les Démons que l'Eau-bénite, et qui les empêche le plus de revenir ; que le signe de la croix les met aussi en fuite , mais qu'ils retournent aussitôt ; qu'ainsi il doit y avoir une grande vertu dans cette eau ; qu'elle-même en reçoit tant de soulagement, qu'elle lui donne une consolation sensible et si grande, qu'elle ne saurait assez bien expliquer de quelle sorte le plaisir qu'elle en ressent, se répand dans toute son âme, et la fortifie, Elle ajoute que ceci n'est point une imagination ; qu'elle l'a très souvent éprouvé, et qu'après y avoir fait beaucoup de réflexions, il lui semble que c'est comme si dans une excessive chaleur et une extrême soif, on buvait un grand verre d'eau froide, qui rafraîchît tout le corps. Je connais, dit-elle, par-là avec grand plaisir, qu'il n'y a rien de ce que l'Eglise ordonne, qui ne soit digne d'admiration, puisque de simples paroles impriment une telle vertu dans l'eau, qu'il se montre une si merveilleuse différence entre celle qui est bénite et celle qui ne l'est pas. Aussi voit-on dans la Bulle de canonisation de S. Homobon ou Homebon, Marchand de Crémone en Italie, faite par Innocent III, qu'une femme démoniaque ayant été amenée au tombeau de ce Saint, se laissa facilement arroser d'eau qui n'était pas bénite, et ne put souffrir qu'on l'arrosât de celle qui était bénite.

    On voit assez par tout cela que Tilemannus Heshusius, Protestant de la Confession d'Ausbourg, a tort de dire que les Catholiques sont dans l'erreur, en attribuant à cette Eau bénite la vertu de chasser les Démons ; et cela, parce que, dit-il, il n'est écrit nulle part qu'on puisse bénir de l'eau pour cet effet.

    1° Il est faux qu'il ne soit écrit nulle part qu'on puisse bénir de l'eau pour cet effet. Ne voit-on pas dans la sainte Ecriture que toute créature peut être sanctifiée par la parole de Dieu et par la prière ? N'y voit-on pas que si nous demandons quelque choie au Père, au nom du Fils, il nous l'accordera ? N'y voit-on pas que si nous demandons comme il faut, nous ne manquerons pas d'obtenir ? Or de semblables expressions ne marquent-elles pas assez qu'on peut bénir l'eau, et qu'on la peut bénir en demandant à Dieu qu'elle ait la vertu de chasser les Démons ?

    2° Quand bien même cela ne seraít pas dans l'Ecriture Sainte, s'ensuivrait-il qu'il ne fût pas permis de le faire ?

     Où est-il écrit que la mauvaise qualité des eaux sera corrigée avec du sel ; que la lèpre sera guérie avec l'eau du Jourdain ? Cependant le Prophete Elizée n'a pas laissé de tenter l'un et l'autre ; et cela lui a réussi, comme on l'a ci-devant vu.

    Cela fait assez voir aussi que ce même Auteur a tort de prétendre qu'il y a de la magie, et une magie manifeste, à se servir de cette eau pour chasser les Démons : ce qu'avaient fait en quelque sorte avant lui les Wiclefites et les Hérétiques de Boheme, qui disaient que la bénédiction de cette eau et d'autres choses à peu près semblables, comme du pain, du sel, du vin, etc. était une pratique de nécromancie. En effet, lorsqu'on bénit cette eau, et qu'on en fait usage, invoque-t-on et a-t-on jamais invoqué le Démon ? N'invoque-t-on pas plutôt, et ne prie-t-on pas Dieu avec religion et avec piété pour la destruction des artifices du Démon ? Nous en fournirons bientôt à ces Messieurs des preuves suffisantes dans la seconde partie de cet Ouvrage, oú nous montrerons que grand nombre de magies, de maléfices et autres opérations des Démons ont été detruites par le moyen de cette Eau bénite.

    2° Cette Eau bénite a la vertu d'effacer les péchés véniels. C'est ce qui se voit d'abord dans la Lettre à tous les Orthodoxes, attribuée au Pape Alexandre I, où il est dit : Nous bénissons de l'eau mêlée de sel, pour l'usage des Peuples, afin que tous ceux qui en seront arrosés, soient sanctifiés et purifiés ; et c'est ce que nous voulons que fassent tous les Prêtres qui leur sont préposés : car si la cendre de la vache, mêlée avec le sang, sanctifiait et purifiait le Peuple, on doit à plus forte raison attribuer cette vertu à l'eau qui chez nous est mêlée de sel, et consacrée par des prières toutes divines. Cette sanctification et cette purification, opérées par l'Eau-bénite dans la Loi nouvelle, ne sont certainement autres qu'une sanctification et une purification intérieures, comme on le voit assez dans le reste de cette Lettre. C'est donc une purification quant aux péchés véniels ; et c'est ainsi qu'on doit entendre ce qui est ajouté dans cette Lettre, que le sel consacré par des prières toutes divines sanctifie, nettoie et purifie ceux qui sont souillés, sans doute des péchés véniels, et non pas des péchés mortels, comme Hospinien l'impute faussement aux Catholiques.

    On peut encore voir la même chose en ce qui est ajouté dans cette même Lettre, que si nous ne doutons pas que les malades et les infirmes n'aient été guéris en touchant la frange des habits de notre Sauveur, à plus forte raison devons-nous regarder comme divinement consacrés par la vertu de ses saintes paroles ces éléments, qui donnent à la fragilité humaine la santé du corps et de l'âme, car cette santé de l'âme, que reçoit la fragilité humaine par le moyen de l'eau mêlée avec le sel, ne peut être autre que la rémission des fautes vénielles, qui se commettent si souvent à cause de cette fragilité.

    Le Sacramentaire de S. Grégoire le Grand ne nous donne pas une moindre idée de la vertu de cette Eau bénite, soit lorsqu'il nous dit que dans l'exorcisme du sel on demande à Dieu que ce sel ainsi exorcisé puisse servir aux Fideles pour leur salut, et que tous ceux qui en prendront, reçoivent la santé du corps et de l'ârne ; soit lorsqu'il dit dans la bénédiction de ce même sel, qu'on demande à Dieu qu'il lui plaise par sa boné de bénir et sanctifier cette créature de sel, qu'il a donnée au Genre humain pour son usage, afin qu'elle serve à tous ceux qui en prendront, pour le salut de leur âme et de leur corps, et que tout ce qui en sera touché ou arrosé, soit préservé de toute tache ; soit lorsqu'il dit que dans la bénédiction de l'eau on demande à Dieu que tout ce qui fera arrosé de cette eau dans les maisons ou autres lieux des Fidèles, soit exempt de toute impureté et de tous maux ; soit enfin lorsqu'il dit que dans l'oraison qui fuit le mélange du sel et de l'eau, on demande à Dieu que partout où cette créature du sel et de l'eau sera répandue, la présence du Saint-Esprit daigne nous assister, pendant que nous implorons sa miséricorde ; car cette santé de l'âme, cette exemption de toute impureté et autres maux, cette miséricorde qu'on implore, regardent sûrement la rémission des fautes vénielles. Il fuit donc aussi de tout cela que notre Eau bénite a la vertu d'effacer les péchés véniels.

    On en peut tirer autant de l'Ordre Romain donné par Hittorpius ; car on y trouve tout ce que nous venons de rapporter du Sacramentaire de S. Grégoire le Grand.

    Estius dit qu'encore que dans la bénédiction de cette eau il ne soit pas fait mention expresse de la rémission des péchés véniels, on peut néanmoins facilement la comprendre par ce qui y est dit de la vertu de chasser les Démons, puisqu'on les chasse spirituellement, quand on efface ou qu'on diminue en nous ce qui nous asservit à eux, c'est-à-dire, le péché. C'est une nouvelle preuve que la rémission des péchés véniels peut être un des effets de notre Eau-bénite, et que les Fidèles ont raison de s'en servir pour cette fin ; mais cela ne détruit pas les preuves que nous avons ci-devant données, et auxquelles il paraît qu'Estius n'a pas fait assez d'attention. Le même Auteur dit encore que l'eau lustrale des Juifs était la figure de notre Eau-bénite, dont l'usage est très ancien dans l'Eglise ; et que comme cette eau lustrale des Juifs effaçait l'impureté légale, de même l'eau consacrée par les prières de l'Eglise efface l'impureté spirituelle, savoir les péchés véniels, que nous appelions aussi fautes journalieres.

    C'est aussi le sentiment de tous les Catholiques ; mais nous nous contenterons de rapporter ce que dit à ce sujet le Docteur Angélique. Tantôt il avance que l'Eau-bénite nous est donnée pour nous servir contre les embûches des Démons et contre les péchés véniels ; tantôt il dit que l'aspersion de l'Eau-bénite, la prière faite dans une Eglise, et les autres choses pareilles ont la vertu de remettre les péchés véniels : et un peu après il ajoute que le péché véniel est effacé par plusieurs choses, qu'on nomme sacramentelles, quoiqu'elles ne soient pas des Sacrements, par exemple, par l'Eau-bénite et autres choses pareilles. Je ne finirais point si je voulais rapporter tous les endroits où S.Thomas tient à peu près le même langage.

    Il est vrai que Tilemannus Heshusius, dans le livre des hérésìes qu'il impute aux Catholiques, prétend qu'ils sont dans Terreur, en attribuant à l'Eau-bénite la vertu d'effacer les péchés véniels, parce que, dit-il, selon l'Apôtre S. Jean, c'est le sang de Jésus-Christ qui nous purifie de toutes nos souillures ; mais cet Auteur Protestant n'a pas fait attention qu'afin que le sang de Jésus-Christ nous purifie de nos péchés, il faut que le mérite nous en soit appliqué. Or comme il nous est appliqué par le Baptême et par le Sacrement de Pé nìtence, pour effacer tous les péchés, qui empêche qu'il ne nous soit aussi appliqué par le moyen de l'Eau bénite et d'autres choses semblables, pour effacer les péchés véniels dans ceux qui en ont de la douleur ? Cet Auteur dira-t-il qu'il y a de la magie à se servir de cette eau pour cet effet ? Qu'il dise donc aussi qu'il y a eu de la magie à se servir dans l'ancienne Loi de l'eau mêlée avec de la cendre de la vache rouge, pour se purifier des souillures légales ; mais en ce cas il dirait ce que personne n'a jamais osé avancer, et n'a pu avancer avec vérité.

    3° Notre Eau bénite a la vertu de guérir les maladies et les infirmités corporelles. C'est ce que l'on voit premièrement dans les Constitutions attribuées aux Apôtres, où celui qui bénit cette eau, doit dire : Seigneur, qui avez donné l'eau aux hommes, pour leur servir de boisson et de bain, sanctifiez maintenant vous-même cette eau, et lui donnez la vertu de guérir et de chasser les maladies. C'est aussi ce que l'on remarque dans la Lettre aux Orthodoxes, attribuée au Pape Alexandre I, puisque, dans l'endroit où il s'agit du sel et de l'eau, il y est dit que ces éléments sont divinement consacrés par la vertu des paroles de notre Sauveur, et confèrent aux hommes la santé du corps et de l'âme. Cette santé du corps ne peut consister que dans la guérison des maladies dont on est attaqué, ou dans l'éloignement de celles dont on pourrait être attaqué.

    C'est encore ce que l'on peut observer dans l'exorcisme et dans la bénédiction du sel, comme ils sont rapportés dans le Sacramentaire. de S. Grégoire le Grand, puisqu'on y demande à Dieu que ce sel soit pour tous ceux qui s'en serviront, une source de salut et de santé pour l'âme et pour le corps.

    Enfin c'est ce que l'on trouve au même endroit dans la bénédiction de l'eau, puisqu'on y demande que cette eau ait la vertu de chasser les maladies, la peste, le mauvais air, et tout ce qui peut nuire à la santé, au repos ou à la tranquillité des Fideles.

    Nous aurons lieu dans la suite de confirmer cela par bien des effets merveilleux produits sur les maladies et infirmités corporelles par le moyen de cette Eau bénite. Ainsi nous n'en dirons pas ici davantage sur cet article.

    Mais n'en est-ce pas là déjà plus qu'il n'en faut pour convaincre que c'étoit bien à tort que les Flagellans nommaient par dérision l'aspersoir dont nous nous servons pour répandre de l'Eau bénite, un instrument de mort, et les gouttes de cette eau répandue, des étincelles de l'enfer car un instrument de vie peut-il être nommé un instrument de mort ? Une eau si utile contre l'enfer et contre ses furies peut-elle être dite une matiere  infernale ?

     

    N'en est ce pas aussi plus qu'il n'en faut pour prouver que ce n'est pas moins à tort que les Protestants, et surtout Tilemannus Heshuíius, prétendent que les Catholiques sont dans l'erreur, en reconnaissant dans l'Eau bénite la vertu de guérir les maladies et infirmités du corps, ou d'en préserver ?

    Diront-ils qu'il y a de la magie à se servir de cette eau pour ces effets ? Qu'ils disent donc aussi qu'il y a eu de la magie à se servir de sel, comme a fait le Prophete Elizée, pour purifier des eaux corrompues, et les rendre saines ; qu'il y a eu aussi de la magie à se servir, comme il a encore fait, des eaux du Jourdain, pour guérir la lèpre de Naaman le Syrien. Sans doute qu'ils ne pourront trouver ici de magie. Pourquoi donc en vouloir supposer dans notre Eau bénite ? Mais les  guérisons miraculeuses que nous rapporterons dans la suite, acheveront de leur fermer la bouche.

    Au reste, nous pensons que l'usage par lequel on a commencé à se servir de l'Eau bénite mêlée de sel, pour guérir les maladies, vient de l'usage par lequel on s'est servi de l'eau bénite sans sel pour le même effet, et que l'usage de se servir pour cela de l'Éau bénite sans sel peut très bien venir de ce que, dans les premiers siècles de l'Eglise, les Chrétiens voyant que l'eau du Baptême guérissait même des maladies corporelles, comme il serait aisé de le prouver s'il le fallait, crurent avec raison pouvoir se servir à cet effet de toute espèce d'Eau bénite.

     

    4° Notre Eau bénite a la vertu de contribuer à la conservation et à la multiplication même de nos biens temporels. Voyez encore la Lettre à tous les Orthodoxes , attribuée au Pape Alexandre I, où il est dit que si le Prophete Elizée a ôté la stérilité de l'eau, en y jetant du sel, à plus forte raison ce sel consacré par des prières toutes divines, ôtera la stérilité des choses humaines, ou qui servent à l'usage des hommes, et multipliera les autres biens. Voyez aussi ce que nous avons ci-devant rapporté de Hincmar, Archevêque de Reims, et vous y trouverez qu'on peut emporter de cette Eau bénite, pour en répandre sur ses champs et sur ses vignes. Voyez ce que nous avons cité du Sacramentaire manuscrit du Monastère de Gellone, autrement de S. Guillaume du Désert, et vous y trouverez que l'on peut emporter de l'Eau bénite, pour en faire l'aspersion sur ses vignes, ses champs et toutes autres sortes de fruits. Voyez ce que nous avons ajouté de l'Ordre Romain donné par Hittorpius, et vous y remarquerez que l'on peut aussì emporter de cette eau, pour en répandre dans les vignes, dans les champs et sur toutes autres sortes de fruits. Enfin voyez ce que nous a ci-dessus dit S. Grégoire de Tours, qui est encore bien plus ancien que plusieurs des ouvrages que l'on vient d'indiquer, vous y observerez qu'on emportait de cette eau dans des vases remplis des Fonts Baptismaux, pour en répandre dans ses vignes et dans les champs, et pour s'en servir ainsi comme d'un moyen capable de les préserver de tout malheur. Je pourrais encore citer bien d'autres autorités sur ce sujet ; mais je pense qu'en voilà suffisamment pour prouver que notre Eau bénite a la vertu de contribuer à la conservation, et même à la multiplication de nos biens temporels. Car à quoi bon permettre, ou plutôt reconnaître qu'il est permis d'user ainsi de cette eau, et d'en arroser les champs, les vignes et autres fruits de la terre, si elle n'a point véritablement la vertu de contribuer à la conservation et même à la multiplication de ces sortes de biens.

     

    Nous rapporterons dans la suite des exemples qui confirmeront cette vérité ; mais nous ne pouvons nous empêcher de dire ici quelque chose  d'une Eau bénite particuliere dont se servoit S. Grat, Evêque d'Ausbourg, contre les animaux qui nuisent aux fruits de la terre. La cérémonie en est rapportée par le Père le Cointe dans ses Annales Ecclésiastiques de France. Elle se faisait avec du sel et de l'eau, comme l'Eau bénite ordinaire. On les exorcisait d'abord, et ensuite on les bénissait, en demandant à Dieu qu'il rendit cette eau efficace, non seulement contre les Démons et contre tout ce qui peut nuire à la santé des hommes et des animaux domestiques et utiles ; mais surtout contre les animaux qui nuisent aux fruits de la terre, comme sont les sauterelles, les chenilles, les vers, les taupes, les serpents, etc. ; et cette eau était pour être répandue dans les champs, dans les vignes, dans les jardins, sur les blés et autres grains et herbages de la campagne ; sur les fruits, comme sur les pommes, les poires, etc. ; sur les racines, comme sur les raves ; sur les légumes, comme sur les pois, les fèves et autres semblables. Cette eau était même pour être répandue dans les écuries et autres lieux des animaux et de toute sorte de bétail, sur les chevaux, les troupeaux et toute autre sorte d'animaux domestiques et utiles, auxquels il semble qu'on en pouvait faire boire. Tout cela est une confirmation de ce que nous avons dit de la vertu de l'Eau bénite, non seulement contre les Démons, les maladies et infirmités corporelles, mais encore pour la conservation et même pour la multiplication des biens de la terre. C'est une preuve encore d'une autre vertu de cette eau, dont nous allons dire quelque chose.

    V° Notre Eau bénite a la vertu d'être salutaire aux animaux domestiques qui sont pour le besoin et l'utilité des hommes, à la nourriture de ces animaux ; et il semble même qu'on peut leur en faire boire, pour les guérir ou préserver des maladies qui peuvent leur arriver.

    Nous avons déjà vu ci-devant que Hincmar, Archevêque de Reims, permettait de prendre de cette eau, pour en arroser fes bestiaux et la nourriture même de ces bestiaux. Nous voyons dans la cérémonie de l'Eau bénite dont nous venons de parler, qu'on la pouvait répandre, non seulement dans les écuries et autres lieux de ces animaux ; mais sur ces mêmes animaux, et qui plus est, qu'on pouvait leur en faire boire. On dit qu'un Allemand, nommé Urbain Godefroi Siber, a fait imprimer une dissertation à Leipfick, pour montrer, par des preuves tirées de l'histoire Ecclésiastique, que l'on peut faire boire de l'Eau bénite aux animaux. Nous rapporterons quelques unes de ces preuves dans la seconde partie de cet Ouvrage ; mais cela prouve qu'à plus forte raison les hommes peuvent boire de cette Eau bénite, comme nous l'avons déja dit et comme nous le montrerons encore plus ci-après.

     

    VI° Cette Eau bénite a la vertu de préserver de quantité de malheurs auxquels nous sommes souvent exposés  par l'eau, par le feu, par le tonnerre, par les orages, par les tempêtes, etc. Cela se peut prouver par toutes les prières par lesquelles, en bénissant le sel et l'eau, l'on demande que cette Eau bénite soit peur ceux qui s'en serviront, une source de santé pour l'âme et pour le corps, et par les prières dans lesquelles on demande que s'il y a quelque chose qui puisse nuire ou à la santé ou au repos des hommes, il en soit éloigné par l'aspersion de cette eau ; car dans toutes ces prières, on demande à Dieu qu'il nous conserve la santé du corps, aussi-bien que celle de l'âme, et par conséquent qu'il éloigne de nous tout ce qui pourrait troubler ou altérer cette santé, et qu'il nous préserve de tous les accidents qui pourraient nous arriver par l'eau, par le feu, par le tonnerre, par les orages, et par toutes autres semblables choses.

     

     

    VII. Cette eau a aussi la vertu de préserver nos maisons et nos autres habitations des malheurs qui pourraient y arriver, de quelque maniere que ce puisse être. C'est ce qui se peut aisément tirer des paroles même dont on se sert lorsqu'on fait la bénédiction de cette eau, puisqu'on demande à Dieu , non seulement la santé de notre corps, qui ne peut subsister longtemps, si les endroits où nous habitons ne sont point préservés de tous ces malheurs ; mais encore que par l'aspersion de cette eau répandue dsns les maisons ou autres lieux des Fidèles, il éloigne tout ce qui pourrait y causer quelque dommage, et nuire à la santé de ceux qui y habitent : et c'est sans contredit pour cela que nous, avons ci-devant vu tant d'anciens documents qui parlent de faire l'aspersion de cette eau dans les maisons ou autres semblables lieux ; car pourquoi y faire cette aspersion avec tant de confiance, si cette Eau bénite n'a pas la vertu de les préserver de tous ces malheurs, aussi bien que de la malignité des Démons, du mauvais air et de la contagion, puisque tout cela tend également à l'altération de la santé de notre corps ?

    VIII. Cette Eau bénite a la vertu de nous disposer à bien prier, et surtout d'éloigner de nous, dans le temps du saint Sacrifice de la Messe, les dissipations de l'esprit. C'est ce que l'on peut assez insérer des paroles même dont on se sert dans la bénédiction de cette eau, puisque l'on y demande à Dieu d'éloigner de nous, par la vertu de cette eau, tous les fantômes, toute la malice, tous les pieges et toutes les embûches, et autres vexations des Démons, qui s'efforcent principalement de nous attaquer et de nous distraire, lorsque nous voulons nous appliquer à lá priere, et surtout quand nous assistons au très saint Sacrifice de la Messe, pour tâcher de diminuer notre ferveur et notre mérite, et nous priver ainsi des fruits que nous pouvons retirer de ces actions de religion, et surtout du saint Sacrifice de la Messe ; et c'est sans doute pour ces raisons, que dans les Paroisses on renouvelle tous les Dimanches la bénédiction de cette eau, et qu'on en arrose tous ceux qui s'assemblent en ce saint jour, pour les mieux disposer à bien assister à la Messe de Paroisse, comme nous l'avons déjà insinué ci-devant.

     

    IX L'Eau-bénite a encore la vertu d'être utile aux morts. Il est vrai qu'il n'est pas fait mention de cet effet dans les termes dont l'Eglise se sert pour faire la bénédiction de cette eau ; mais cette même Eglise s'est assez déclarée sur cet article, en approuvant la coutume des Fidèles sur ce sujet, et en ordonnant même à ses Ministres de s'y conformer, comme on le voit dans les Rituels et autres livres où il est traité de ce qui regarde les morts. Au reste, si cette Eau bénite est profitable aux Fidèles vivants, et pour les purifier, et pour les soulager dans leur maux, il ne doit pas être surprenant qu'en jetant de l'Eau bénite sur les corps morts des Fidèles, sur leurs tombeaux et dans les cimetières, on demande à Dieu qu'en vertu des prieres que l'Eglise a faites sur cette eau, il daigne purifier les âmes des Fidèles qui reposent en paix, et leur accorder du soulagement dans les peines qu'elles souffrent.

    X° L'Eau bénite a la vertu d'attirer sur nous les secours du Ciel, pour réussir dans nos bonnes entreprises. C'est ce que l'on voit aussi dans les termes par lesquels on finit la bénédiction de cette eau, et l'on demande que la présence du Saint-Esprit daigne nous assister partout. Il n'est certainement personne qui ne sente qu'il a besoin du secours du Ciel, pour réussir dans ses bonnes entreprises. Il doit donc implorer ce secours, non seulement quand il s'agit d'exécuter ces entreprises, mais même quand il s'agit de les former. Or l'Eau bénite est un moyen qu'on peut légitimement employer à cet effet ; et il n'est aucunement douteux qu'eu égard aux prières avec lesquelles elle se bénit, elle ne soit très propre à nous attirer la protection du Ciel, et l'assistance du Saint-Esprit.

    Nous n'en dirons pas, davantage sur les vertus et les propriétés de notre Eau bénite. Ce que nous pourrions dire de plus se trouve suffisamment renfermé dans ce que nous avons avancé jusqu'ici, et surtout sa vertu contre les serpents et autres bêtes féroces et nuisibles aux hommes, comme on l'a pu remarquer dans ce que nous avons rapporté de cette Eau bénite particulière employée par S. Grat, évêque d'Ausbourg, dans la bénédiction de laquelle nous avons vu qu'il s'agissait d'une protection contre les serpents, et contre tout le mal qu'ils pourraient nous causer ; et c'est encore ce qui se peut tirer des termes dont on se sert dans la bénédiction de l'eau, où l'on demande que cette eau nous serve de défense contre la crainte que peut nous causer la fureur du serpent venimeux, et contre sa fureur même; car encore qu'en cet endroit il s'agisse aussi du Démon, qui est le serpent que nous avons le plus à redouter, on peut dire qu'il ne s'y agit pas moins des autres serpents et bêtes féroces qui peuvent nous nuire et nous causer quelque dommage ; et ce que nous dirons dans la suite à ce sujet, ne manquera pas de confirmer ce que nous avançons ici.

    Mais en faut-il davantage pour confondre l'incrédule, pour arrêter ses vaines clameurs, pour anéantir les sentiments erronés qu'il lui plaît de débiter contre cette eau sainte, et contre ses propriétés ? Qu'il voie sérieusement si cette eau, qui a tant de Vertus, et des vertus si admirables, est une eau de nulle valeur et de nul effet, comme il le prétend ; qu'il juge s'il est bien autorisé à regarder l'usage de cette eau comme une chose indifférente, une momerie, une bigotterie, qui n'est propre qu'à amuser les simples et les idiots ; qu'il examine s'il est en droit de badiner et de siffler ceux que la piété porte à user de cette eau avec foi, avec respect et avec confiance ; qu'il considere s'il a raison de traduire en ridicules, et cette eau sanctifiée, et tous ceux qui en font usage selon l'esprit et l'intention de l'Eglise ; je ne pense pas qu'avec toute la prétendue force de son esprit, l'incrédule puisse opposer quelque chose de solide à ce que nous venons d'avancer touchant les propriétés et les vertus que nous reconnaissons dans notre Eau bénite, et que nous y reconnaissons avec tous les bons catholiques.

    CHAPITRE XI.

    Comment l'eau bénite procure-t-elle les effets dont nous venons de parler ?

    Les théologiens catholiques distinguent trois manières dont une chose ou une action peut produire son effet. La première, par laquelle elle le produit, en tant qu'elle est une telle chose ou une telle action, non pas prise naturellement, mais selon la vertu qui lui est attachée pour produire cet effet efficacement, certainement et infailliblement, quand le sujet est d'ailleurs bien disposé ; et c'est ce qu'ils appellent produire son effet, ex opere operato. La seconde, par laquelle elle le produit, non pas en tant qu'elle est une chose ou une action à laquelle soit attachée une semblable vertu, mais seulement en tant qu'elle est une chose ou une action faite par quelqu'un avec foi, componction et autres semblables dispositions ; et c'est ce qu'ils appellent produire son effet, ex opers operantis particularis. La troisieme enfin, par laquelle elle le produit, non en une ou en l'autre de ces deux manières, mais en vertu de la foi et des prières de l'Eglise, ex fide operantis Ecclefìœ, et c'est ce qu'ils appellent produire son effet par manière d'impétration per modum impetrationis. Cela supposé, comme la principale difficulté regarde la rémission des péchés véniels, voici ce que nous en pensons.

    Nous disons, I°. contre Dominique Soto, que l'Eau bénite ne remet pas les péchés véniels par une vertu efficace, certaine et infaillible, ex opere operato.

    Les raisons en sont, I°. qu'un signe ou une cérémonie ne peut produire efficacement et infailliblement un effet tel que la rémission des péchés véniels, à moins qu'il ne soit institué de Dieu, qui seul a le pouvoir d'y attacher une telle vertu. Or la bénédiction et l'usage de l'Eau bénite ne viennent point de Jésus-Christ, mais ils n'ont leur institution que de l'Eglise: ils n'ont donc pas la vertu de remettre efficacement et infailliblement les péchés véniels.

    2°. Que si l'Eau bénite ou son usage avaient la vertu de remettre efficacement et infailliblement les péchés véniels, ce serait un Sacrement véritable et proprement dit, puisque, quant à la rémission des péchés véniels, on y trouverait une vertu pareille à celle des Sacrements strictement et proprement dits, quant à leurs effets. Or ni l'Eau bénite ni son usage ne sont point un Sacrement strictement et proprement dit ; car l'Eglise n'en reconnaît que sept, au nombre desquels elle ne met ni l'Eau bénite ni son usage, et ne peut les y mettre, quand ce ne serait qu'à cause qu'ils n'ont point de Dieu leur institution.

    3°. Que si l'Eglise pouvoit attacher à l'Eau-bénite ou à son usage le pouvoir de remettre efficacement et infailliblement les péchés véniels, elle pourrait et devrait même communiquer ce pouvoir à plusieurs autres de ses cérémonies, puisqu'il n'y aurait ni plus de difficulté ni moins de raison de communiquer ce pouvoir à ces autres cérémonies qu'à notre l'Eau bénite et à son usage. Or on ne voit pas que l'Eglise puisse, ni à plus forte raison qu'elle doive communiquer ce pouvoir à ces autres cérémonies. Elle ne peut donc l'attacher ni à l'Eau bénite ni à son usage.

    4° Enfin que si l'Eau bénite ou son usage avaient la vertu de remettre les péchés véniels efficacement, certainement et infailliblement, cette eau pourrait produire de la même manière les autres effets pour lesquels on la bénit et l'on s'en sert ; par exemple, pour chasser les Démons, pour dissiper leurs tentations, pour guérir ou prévenir les maladies, pour détourner des malheurs qui nous menacent, etc. Or ni l'Eau-bénite ni son usage n'ont la vertu de produire ces effets d'une maniere efficace, certaine et infaillible. Ils n'ont donc pas non plus celle de remettre ainsi les péchés véniels.

    Mais, dira-t-on peut-être, comment donc entendre ce que disent simplement quelques Saints Pères, que l'Eau bénite efface les péchés véniels, comme le dit S. Augustin lui-même de l'Oraison Dominicale ? L'Eglise n'a-t-elle pas le pouvoir d'appliquer les mérites de Jésus-Christ pour la rémission des péchés, comme elle les applique par les indulgences pour la remise des peines ? Enfin si l'Eau bénite n'a pas la vertu d'effacer les péchés véniels d'une maniere efficace, certaine et infaillible, quelle raison y a-t-il de lui attribuer la rémission de ces péchés plutôt qu'à une eau qu'on croit bénite, quoiqu'elle ne le soit pas, à un sermon, à une lecture pieuse et à d'autres semblables choses qui pourraient nous exciter à la douleur de ces péchés, au respect envers Dieu, et à d'autres mouvemens pareils ?

    On peut répondre ad primum, que l'Eau bénite et les autres choses qui ont rapport aux Sacrements, et qui pour cela sont appellées sacramentelles, n'effacent les péchés véniels que par manière de prière et d'impétration au moyen du mouvement de pénitence qui se trouve dans l'usage que l'on fait de cette eau, et que même l'Oraison Dominicale n'a la vertu de remettre ces péchés, qu'autant qu'elle nous excite à la pénitence de ces fautes, et nous porte ensuite à satisfaire pour les peines qu'elles méritent, comme l'enseigne S. Augustin au sujet de l'aumône, un peu après l'endroit que l'on vient de citer.

    Ad secundum. Qu'il y a bien de la différence entre la rémission de la coulpe et la remise de la peine qui reste après la rémission de la coulpe. La remise de cette peine ne demande point une opération intérieure, comme la demande la rémission de la coulpe, qui ôte, en remettant la coulpe , une tache inhérente à l'âme. Ainsi l'Eglise, qui peut remettre la peine par les indulgences, ne peut de même appliquer les mérites de Jésus-Christ pour la rémission de la coulpe, qu'elle ne peut renaître ni par elle-même ni par toute autre chose que par les Sacrements institués à cette fin, parce qu'elle ne peut autrement opérer dans l'âme.

    Ad tertium. Enfin, que si l'Eglise attribue à l'Eau bénite ce qu'elle n'attribue point à une eau que l'on croit bénite, quoiqu'elle ne le soit pas, à un sermon, à une lecture de piété, c'est qu'elle reconnaît dans la premiere une vertu pour impétrer ces effets, laquelle elle ne trouve pas dans ces derniers ; et cette vertu consiste dans les prières et dans l'intercession de l'Eglise, qui nous sont appliquées, quand nous nous servons de l'eau qu'elle a bénite ou consacrée : ce qui fait voir qu'une eau qu'on emploierait pour cet effet dans la fausse persuasion qu'elle est bénite, n'aurait pas la vertu de le produire de même, parce qu'encore qu'on ne perdît pas alors le fruit de sa dévotion, on n'appliquerait cependant pas les prières et l'intércession de l'Eglise. C'est à-peu-près le raisonnement de Sylvius.

    Nous disons 2°, que l'Eau bénite ne remet pas les péchés véniels, en excitant seulement en nous un mouvement de détestation de ces péchés, ou d'amour eu de respect pour Dieu et pour les choses saintes, ou un autre semblable mouvement, qui efface immédiatement ces péchés véniels, ainsi que plusieurs le prétendent.

    La raison en est I° que les prières que fait l'Eglise en bénissant cette eau, ne doivent pas être inutiles, mais avoir leur part dans la rémission des péchés véniels, comme dans les autres effets de l'Eau bénite. Or les prières seraient inutiles, et ne contribueraient en rien à la rémission des péchés véniels, non plus qu'aux autres effets de l'Eau bénite, si cette eau ne remettait ces péchés véniels qu'en excitant en nous un mouvement de détestation de ces péchés, ou d'amour de Dieu, ou de respect pour Dieu et pour les choses saintes, ou un autre semblable mouvement qui effaçât immédiatement ces péchés ; car une eau que l'on croît bénite, quoiqu'elle ne le soit pas effectivement, un sermon, une lecture de piété, et plusieurs autres choses pareilles, peuvent exciter en nous de semblables mouvements ; et cependant, comme nous l'avons vu, l'Eglise ne leur attribue pas la rémission des péchés véniels, au moins de la même manière qu'elle l'attribue à l'usage de l'Eau bénite.

    2°. Qu'il doit y avoir de la différence entre une eau qui est bénite et une eau qui ne l'est pas, quoiqu'on la croie effectivement bénite, ainsi que nous l'avons ci-desus dit. Or il n'y auroit point de différence entre l'une et l'autre de ces eaux, si les péchés véniels n'étaient effacés qu'en vertu d'un semblable mouvement excité à l'occasion de l'Eau bénite, puisqu'à l'occasion d'une eau que l'on croit bénite, quoiqu'elle ne le soit pas, on peut être excité à quelque semblable mouvement. On dira peut-être que l'eau qui est véritablement bénite, est plus propre et plus efficace pour exciter ces sortes de mouvement, que les autres choses dont nous parlons, parce qu'elle les excite en vertu des prières que l'Eglise a faites en la bénissant, tandis que ces autres choses n'ont pas cette même vertu ; mais ce ne serait plus attribuer la rémission des péchés véniels à l'usage de l'Eau bénite, en tant simplement qu'elle excite ces mouvements, mais en tant qu'elle les excite par une vertu qui vient de la bénédiction de l'Eglise : cé qui ne peut s'accorder avec le sentiment dont il s'agit ici, comme il est facile de l'appercevoir, puisque ce serait dire que l'Eau bénite efface les péchés véniels, non-seulement en vertu de la foi et de la dévotion particulière de ceux qui s'en servent, mais encore en vertu de la foi de l'Eglise, et des prières qu'elle a faites en bénissant cette eau.

    Nous disons 3°, que l'Eau-bénite n'efface pas les péchés véniels par manière d'impétration simplement, c'est-à-dire, à cause seulement de la foi de l'Eglise, et des prières qu'elle a faites en la bénissant, ainsi que le prétend Estius.

    La raison en est I°, que cette foi et les prières de l'Eglise ne peuvent que ce que peuvent les autres prières de l'Eglise. Or les autres prières de l'Eglise ne peuvent nous impétrer immédiatement la rémission des péchés véniels, mais seulement la douleur ou les autres mouvements nécessaires pour effacer les péchés véniels.

    La raison en est 2°, que la rémission des péchés véniels ne se peut faire en nous sans quelque mouvement de pénitence. Or cette foi et ces prières de l'Eglise ne peuvent ni opérer ni suppléer en nous ce mouvement de pénitence, mais seulement nous l'impétrer de Dieu : ce qui n'arrive pas toujours, puisque cela n'est fondé sur aucune promesse spéciale de la part de Dieu , mais seulement sur l'efficace de la prière, qui n'a pas toujours son effet, surtout lorsqu'elle est faite pour les autres.

    Nous disons donc 4°, que l'Eau bénite efface les péchés véniels par maniere de prière et d'impétration à la vérité, mais en joignant le mouvement de pénitence qui s'excite en nous, lorsque nous nous servons de cette eau, c'est-à-dire, qu'elle les efface, et en vertu de la foi et des prières de l'Eglise, et en vertu du mouvement de pénitence avec lequel nous en usons, ou en vertu de tout autre mouvement qui renferme en quelque forte un mouvement, de pénitence.

    Nous avons ci-devant vu que l'Eau bénite ne pouvait effacer les péchés véniels par une vertu efficace, certaine et infaillible, telle qu'est celle des Sacrements, lorsque le sujet est d'ailleurs bien disposé ; que ce n'était pas assez de dire qu'elle les effaçait seulement en excitant en nous un mouvement de pénitence ; que ce n'était pas assez non plus de dire qu'elle les effaçait simplement par manière d'impétration, en ne faisant attention qu'aux mérites et aux prières de l'Eglise. Reste donc à dire qu'elle les efface, en joignant ensemble ces deux dernières choses ; et les raisons que nous avons apportées pour prouver l'infuffifance de l'une et de l'autre, prises séparément, prouvent en même temps qu'il les faut joindre ensemble.

    S. Thomas prouve en plusieurs endroits, qu'il faut en nous un mouvemenlt de pénitence, pour que l'Eau bénite efface les péchés véniels. L'Eau bénite, dit-il, et les autres choses qu'on nomme Sacramentelles, peuvent effacer les péchés véniels, ou en tant qu'elles sont jointes à un mouvement de détestation de ces péchés, ou en tant qu'elles sont jointes à quelque mouvement de respect pour Dieu et pour les choses saintes ; et peu après il avance que ces choses produisent la rémission des péchés véniels, en tant qu'elles portent l'âme à un mouvement de pénitence, qui est ; implicitement ou explicitement une détestation de ces péchés. Ensuite il ajoute que ces choses effacent les péchés véniels, quant à la coulpe, tant en vertu de quelque satisfaction, qu'en vertu de la charité, dont elles excitent quelque mouvement.

    Il ne faut pas aussi faire seulement attention aux mérites et aux prières de l'Eglise ; autrement l'Eau bénite effacerait ou pourrait effacer les péchés véniels, sans aucun changement, sans aucune douleur, et même sans aucune attention de notre part : ce qui paraît une absurdité. Il faut donc dire que l'Eau bénite n'efface les péchés véniels que par manière de prière et d'impétration, mais en y joignant le mouvement de pénitence ou autre semblable, qui peut s'exciter en nous, lorsque nous faisons usage de cette eau.

    C'est ce qui est assez bien exprimé par Paludanus, lorsque parlant des choses qu'on nomme sacramentelles, et spécialement de l'Eau bénite, il dit que ces choses ne font aucunement à mépriser, quoiqu'elles ne soient pas des Sacrements, et n'opèrent pas à la manière des Sacrements, parce qu'elles ont leur effet en vertu du mérite et de la foi, de la ferveur et de la dévotion, non seulement de ceux qui s'en servent, mais encore de toute l'Eglise.

     

    Mais il faut remarquer qu'il n'est pas absolument nécessaire que la douleur de ces péchés soit alors explicite et expresse, et qu'il suffit qu'elle soit virtuelle ou tacite, telle quelle se trouve, lorsqu'on est, comme le disait ci-devant S. Thomas, dans un mouvement de respect : pour Dieu et pour les choses divines ; qu'on est animé de la foi et de la dévotion, et à plus forte raison, si l'on est enflammé, d'un amour de charité. Nous pensons même que se servir, de l'Eau bénite dans l'intention de s'exciter à la pénitence, ou pour obtenir l'effet auquel elle est destinée de l'Eglise, serait un motif fuffisant pour avoir la rémission des péchés véniels, pour lesquels  on n'aurait point de  complaisance, comme le reconnaît Graffius, de l'Ordre de S. Benoît ; car dans de semblables dispositions, on trouve un mouvement et un acte de pénitence virtuellement, tacitement ou implicitement renfermés. 

    Il suit de là que celui qui, en faisant usage de l'Eau bénite, a une telle douleur de tous ses péchés véniels, ou un tel amour pour Dieu, que cela est incompatible avec chacun de ces péchés véniels, reçoit la rémission de tous ces péchés ; mais qu'au contraire celui qui n'a de la douleur que de quelques-uns de ses péchés véniels, ne reçoit la rémission que de ceux dont il a de la douleur, et qu'il ne reçoit la rémission d'aucun, s'il a de la complaisance pour tous ses péchés véniels. Mais l'usage de l'Eau bénite, en effaçant la coulpe des péchés véniels, remet-il aussi toute la peine due à ces péchés ? S. Thomas répond que la peine due aux péchés véniels n'est pas toujours remise toute entière par l'usage de l'Eau bénite et de toute autre chose semblable, mais seulement selon le degré de ferveur que ces mêmes choses nous font concevoir pour Dieu et pour les choses divines ; autrement une personne qui ne serait coupable d'aucun péché mortel, irait directement au ciel, si elle mourait immédiatement après s'être arrosée d'Eau-bénite.

    Ce n'est donc pas faute de vertu dans l'Eau-bénite, si lorsqu'on en use, on n'obtient pas toujours la rémission des péchés véniels, et quant à la coulpe et quant à la peine ; mais c'est faute de dispositions suffisantes dans ceux qui en font usage, et qui pourraient obtenir cette faveur, s'ils étoient suffisamment disposés, c'est-à-dire, s'ils en usaient avec toute la douleur et toute la ferveur nécessaires pour cela : d'où l'on peut conclure qu'il n'est pas certain que l'Eau bénite efface les péchés véniels, quand on en use sans quelque mouvement de pénitence, ou autre semblable.

    On dira peut-être que dans la Lettre à tous les Orthodoxes, attribuée au Pape Alexandre I, il n'est pas fait mention de ces dispositions, lorsqu'il y est dit que si l'aspersion faite avec le sang et la cendre de la vache, sanctifiait et purifiait le Peuple ancien, à plus forte raison l'eau mêlée de sel, et consacrée par de saintes prières, sanctifie et purifie le Peuple nouveau : et qu'il n'en est pas plus fait mention dans la bénédiction que l'on en fait ordinairement, et qu'ainsi c'est une preuve que ces dispositions ne font pas si nécessaires, pour que l'Eau bénite efface les péchés véniels, par manière d'impétration, en vertu seulement de la foi et des prières de l'Église. Il est vrai qu'il n'est pas fait mention de ces dépositions dans la Lettre que l'on vient de citer ; mais il en est certainement fait mention dans la formule dont on se sert ordinairement pour bénir cette eau, lorsque sur la fin il est dit par celui qui fait cette fonction au nom de l'Eglise : Que la présence du Saint-Esprit daigne nous assister partout, lorsque nous implorerons la miséricorde de Dieu ; car implorer la miséricorde de Dieu, n'est rien autre chose que se reconnaître et s'avouer coupable devant lui, et lui demander, comme il faut, le pardon de ses péchés : ce qui montre assez que si cela n'est point exprimé dans ladite Lettre, cela y est véritablement sous-entendu aussi bien que partout ailleurs où il est question de cette matiere.

    Mais enfin comment l'Eau bénite produit-elle ses autres effets distingués de la rémission des péchés véniels ?

    I. II est certain qu'elle ne les produit pas non plus par une vertu efficace, certaine et infaillible ; car nous ne voyons nulle part que Dieu, qui seul peut attacher cette vertu à quelque chose, l'ait attachée à l'Eau bénite ou à l'usage que l'on en feraít.

    2.°. Il peut arriver que l'Eau bénite produise quelquefois quelques-uns de ces autres effets par maniere de prière et d'impétration, en vertu de la foi de l'Eglise seule, et des prières qu'elle a faites en bénissant cette eau, et qu'elle fait lorsqu'elle s'en sert par ses Ministres, parce que quelquefois Dieu se contente des bonnes dispositions de son Eglise, pour acccorder ce qu'elle lui demande en vertu des choses qu'elle a benites.

    3°. Pour l'ordinaire l'Eau bénite ne produit ces autres effets, qu'en vertu de la foi, des mérites et des prières, tant de son Eglise, que de ceux qui se servent de cette eau, parce que, pour l'ordinaire, cette eau n'opère rien en faveur des Particuliers, indépendamment de leur foi et autres bonnes dispositions jointes à celles de l'Eglise.

    CHAPITRE XII.

    Quelles sont les dispositions requises pour se servir avec fruit de l'Eau bénite ?

    Ce que nous avons dit jusqu'ici prouve assez que, pour se servir avec fruit de l'Eau bénite ordinaire, il faut y apporter des dispositions proportionnées aux effets que l'on en attend ; mais il s'agit de savoir quelles font ces dispositions ; et c'est ce que nous allons tâcher de résoudre.

    I°. Quoiqu'on trouve que l'Eau bénite a quelquefois eu son effet contre les Démons, encore que ceux qui s'en sont servis n'aient pas eu une véritable foi, comme on le verra ci-après, il est cependant certain qu'il faut ordinairement de la foi, et qu'il faut prendre ou recevoir cette Eau bénite avec un esprit de foi ; ca comme le dit le Catéchisme de Montpellier, cette eau n'opère rien par elle-même, indépendamment de la foi de celui qui en use, jointe aux prières de l'Eglise. Pour donc éprouver la vertu de cette eau, il faut non seulement croire et être bien persuadé de tout ce que l'Eglise nous propose de croire ; mais être persuadé que cette eau a la vertu qui lui est attribuée par l'Eglise, si l'on n'y met point d'obftacles par ses mauvaises dispositions, et qu'au contraire on s'en serve avec les dispositions qui sont requises pour en ressentir la vertu et les effets ; et c'est ce que nous insinuent assez les Auteurs Catholiques, lorsqu'ils veulent que nous prenions ou recevions cette eau avec un esprit de foi. En effet, quoique Dieu puisse absolument permettre que cette eau ait quelques-uns des eftets dont nous avons parlé, et qu'il puisse le permettre ainsi à cause de la foi de l'Eglise, ne serait-ce pas une témérité à un Particulier de se promettre quelques uns des effets de cette même eau, lorsqu'il la croirait incapable de les produire, surtout s'il s'agissait de la rémission de ses fautes vénielles : rémis sion que personne ne peut recevoir, par quelque moyen que ce soit, s'il n'est perfuadé que ce moyen la luí peut procurer ?

    On n'aura pas de peine à se convaincre de la nécessité de cette disposition, si l'on fait attention à ce que nous dit l'Ecriture sur la foi requise pour obtenir de Dieu les graces qu'on ui demande, puisque tantôt cette Ecriture nous dit qu'il est impossible de plaire à Dieu sans la foi, et que pour s'approcher de lui, il faut croire non seulement qu'il est, mais qu'il récompensera ceux qui le cherchent ; tantôt que nous le devons prier avec foi et sans aucun doute, parce que celui qui doute, est semblable au flot de la mer, qui est agité et emporté çà et là par la violence du vent ; tantôt enfin que, le Démon notre ennemi tourne autour de nous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer ; mais que nous devons lui résister, en demeurant fermes dans la foi. Or quand nous usons de l'Eau bénite, c'est comme si nous offrions nos prières à Dieu, et que nous lui demandions de ressentir la vertu et les effets de cette eau. Il faut donc alors avoir de la foi ; et cela d'autant plus que, comme le dit Jésus Christ lui-même, toutes choses sont possibles à celui qui croit, et que si nous avions de la foi comme un grain de senevé, nous n'aurions qu'à dire à une montagne de se transporter de son endroit à un autre, et elle s'y transporterait, et rien ne nous serait impossible.

    2° Il faut avoir de la douleur et de la componction de ses péchés, et surtout de ceux dont on veut recevoir la rémission que peut procurer l'usage de cette Eau bénite, parce que d'un côté les péchés, quels qu'ils soient, font obstacle aux faveurs que nous demandons à Dieu ; et d'un autre côté, il est certain que Dieu ne pardonne jamais les péchés à ceux qui n'en ont point de douleur, et qui n'en sont pas touchés de pénitence. Si donc en se lavant de cette eau, l'on veut obtenir la grace d'être purifié des péchés dont elle peut purifier, il est incontestable qu'il faut s'en servir avec un esprit de componction, qui porte à la douleur et à la détestation de ces péchés, comme nous l'avons assez prouvé dans le Chapitre précédent. Ainsi que personne ne se flatte de recevoir par l'usage de l'Eau-bénite, la rémission de ses fautes vénielles et quotidiennes, tant qu'il en fera usage sans componction et sans douleur de ces mêmes fautes ; mais que tous ceux qui voudront s'en servir, même pour obtenir d'autres graces ou faveurs, pensent aussi bien sérieusement à concevoir du regret et de la douleur de leurs autres péchés, s'ils veulent être exaucés de Dieu, et obtenir ce qu'ils demandent ; Car, ainsi que le dit le Prophete Isaïe, nos iniquités sont un mur de séparation entre nous et notre Dieu, et nos péchés lui font cacher son visage, pour ne plus nous écouter, et comme le déclare le Prophete Jérémie, nos iniquités détournent les graces de Dieu, et nos péchés s'opposent au bien qu'il est prêt à nous faire. Il est donc bien juste que si nous voulons obtenir de Dieu quelque faveur, nous lui disions avec le Prophete Roi : Nous avons agi injustement ; nous nous sommes abandonnés à l'iniquité. Ne vous souvenez point, Seigneur, de nos anciennes iniquités, mais que vos miséricordes nous préviennent, parce que nous sommes réduits à la derniere misere : aidez-nous, ô Dieu, qui êtes notre Sauveur ; délivrez-nous, Seigneur, pour la gloire de votre nom, et pardonnez-nous nos péchés, à cause du nom vraiment saint qui vous est propre.

    3°. Il faut avoir du respect pour cette cérémonie, qui ne peut manquer d'être autorisée de Dieu, dès qu'elle l'est de son Eglise ; car ne point respecter ce qui est ainsi autorisé de l'Eglise, c'est mépriser Dieu, en méprisant son Eglise ; c'est décrier la conduite de Dieu, en décriant celle de son Eglise ; c'est blâmer Dieu, en blâmant son Eglise, puisque ce n'est que par l'esprit de Dieu, que l'Eglise a institué cette respectable cérémonie, et que ce n'est que par l'assistance de l'Esprit-Saint, qu'elle lui attribue les vertus qu'elle Veut que nous y reconnaissions.

    On ne doutera certainement pas de ces vérités, si l'on fait attention à ce que dit Jésus Christ à ses Disciples : celui qui vous écoute, m'écoute ; celui qui vous méprise, me méprise ; et celui qui me méprise, méprise celui qui m'a envoyé ; et à ce qu'il dit en un autre endroit à ces mêmes Disciples : Assurez-vous que je ferai toujours avec vous jusqu'à la consommation des siecles : ce qui montre que son Eglise subsistera jusqu'à la fin du monde, et que ses Apôtres et leurs Successeurs ne manqueront d'aucuns des secours qui sont nécessaires pout le gouvernement de l'Eglise, et pour l'acquit de leur ministère : enfin si l'on fait attention à ce que dit encore Jésus-Christ dans un autre endroit, que si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise, íl doit être regardé comme un Païen et un Publicain ; c'est-à-dire, que s'il ne se met pas en peine d'écouter l'Eglise, ou ceux qui la gouvernent et qui la représentent, on doit éviter sa compagnie et sa rencontre, n'avoir aucun commerce, aucune liaison avec lui, ne manger point, ne demeurer point avec lui, ne le point saluer ; car c'est ainsi qu'en usaient les Juifs envers les Païens, les Publicains, les Schismatiques et les Apostats. Il est donc nécessaire de respecter une aussi sainte et aussi utile cérémonie que celle de l'Eau bénite, si l'on en veut ressentir les admirables effets, et sur tout la rémission des péchés véniels ; et il paraît que c'est encore le sentiment de S. Thomas, qui dit que les choses sacramentelles, et entr'autres l'aspersion d'Eau bénite, opèrent la rémission des péchés véniels, en tant qu'elles sont jointes à quelque mouvement de respect pour Dieu et pour les choses divines.

    4°. Il faut avoir une véritable humilité de cœur, qui nous fasse reconnaître sincèrement que nous sommes indignes des moindres faveurs du Ciel ; qui nous fasse sentir qu'aux yeux de la Divine Majesté, nous ne sommes que cendre, que poussière, que misère, que corruption : une humilité qui nous porte à aimer les occasions de passer pour les plus petits de tous : une humilité qui nous engage à faire usage des pratiques de la religion les plus humiliantes, des cérémonies de l'Eglise les plus simples et les plus basses en apparence, et à nous en servir dans les sentiments que doivent nous inspirer notre indigence et notre misère.

    On n'aura pas non plus grande peine à reconnaître la nécessité de cette disposition, si l'on veut tant soit peu réfléchir à ce qui est dit de l'humilité dans les Saintes Ecritures. L'Ecclésiastique ne dit-il pas que plus nous sommes grands et élevés, plus nous devons nous humilier, et que c'est le véritable moyen de trouver grace devant Dieu ? que la prière d'un homme qui s'humilie, percera les nues ; qu'elle ne le consolera point qu'elle n'ait été jusqu'à Dieu, et qu'elle ne se retirera point, jusqu'à ce que le Très-Haut la regardas ? Jésus-Christ ne dit-il pas en plusieurs endroits, que celui qui s'abaissera, fera élevé ? c'est-à-dire, que pour être solidement et réellement élevé et glorieux, il faut s'humilier, s'abaisser, chercher la dernière place, mépriser les titres d'honneur et d'ambition, et que plus on se sera humilié en ce monde pour, la gloire de Dieu , plus on sera élevé dans le Royaume des Cieux.

    Les Apôtres S. Jacques & S. Pierre n'assurent-ils pas que Dieu résiste aux superbes, et qu'il donne sa grace aux humbles ? Et pour s'exciter encore plus efficacement à cette vertu d'humilité, est-il rien de plus puissant que ce que nous apprennent les Divines Ecritures sur ce que nous étions, sur ce que nous sommes, et sur ce que nous serons dans la suite ? Nous som mes sortis du néant, dit le Sage ; nous ne sommes que poudre et que cendre, comme le disait de lui-même Abraham ; vous êtes poudre, et vous retournerez en poudre, dit Dieu à Adam, après fa chute ; et si tout cela ne fuffit pas pour nous porter à l'humilité, jetons les yeux sur ce que nous dit l'Apôtre de Jésus-Christ : Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme de serviteur, en se rendant semblable, aux hommes, et étant reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au dehors : il s'est rabaissé lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. Quel exemple et quel motif d'humilité pour nous !

    5°. Il faut de la confiance, non en la vertu de ces créatures du sel et de l'eau considérées en elles-mêmes ; maís en la vertu de Dieu, qui les a sanctifiées par le ministère de son Eglise, en la vertu de la bénédiction qu'il y a attachée en conséquence des prières et des mérites de l'Eglise, en la vertu de cette portion de sa puissance que sa bonté a daigné leur communiquer, pour nous les rendre salutaires et profitables en toutes les occasions où la piété nous permettra de les employer contre tous les ennemis que la religion nous autorise à combattre et exterminer ; contre tous les accidents qui pourraient être nuisibles à la santé de notre corps et au salut de notre âme ; contre tous les fléaux qui pourraient nous survenir de la part de nos ennemis visibles ou invisibles.

    On admettra facilement aussi la nécessité de cette confiance, si l'on pense un peu à ce que l'Ecriture nous dit de cette vertu. Ne nous exhorte-t-elle pas à mettre notre confiance en Dieu de tout notre cœur ? N'ajoute-t-elle pas ailleurs que celui qui met la confiance en Dieu, ne tombera dans aucun mal ? Et encore ailleurs, que nous sauverons notre âme, si nous mettons notre confiance en Dieu ? Mais, pour mettre comme il faut sa confiance en Dieu, il est nécessaire, dit l'Apôtre S. Jean, que notre cœr ne nous condamne point ; car c'est alors que nous lui adresserons confidemment nos prières ; que nous l'appellerons hardiment notre père, comme des enfants qui sont sûrs que leur père ne neut manquer de tendresse pour eux, tandis qu'ils en auront pour lui. Mais notre cœur même nous reprochât-il quelque chose, c'est encore alors que l'Apotre S. Paul veut que nous allions nous présenter devant le trône de sa grace, afin d'y recevoir miséricorde, et d'y trouver du secours dans nos besoins, c'est-à-dire, afin que nous trouvions grace aux yeux du Seigneur, et que nous obtenions les secours nécessaires dans nos pressantes nécessités.

    6°. Il faut de la reconnaissance envers Dieu, de ce qu'il a bien voulu attacher à cette pratique de piété tous les avantages que nous en pouvons retirer ; de ce qu'il a donné à son Eglise le pouvoir d'instituer une si utile cérémonie ; de ce qu'il a ainsi daigné nous fournir des moyens si faciles pour nous appliquer les effets de sa puissance et de sa miséricorde ; de ce qu'il a ainsi pourvu à tant de besoins, dans lesquels nous nous trouvons si souvent ; enfin de ce qu'il a ainsi prévenu tant de malheurs, auxquels nous sommes si fréquemment exposés.

    En combien d'endroits l'Ecriture n'excite-t-elle pas à la reconnaissance des bienfaits que l'on a reçus du Seigneur ? En combien de lieux ne blâme-t-elle pas l'ingratitude envers Dieu ? Rendez graces à Dieu en toutes choses,dit l'Apôtre S. Paul ; car c'est-là ce que Dieu veut que vous fassiez tous en Jésus-Christ et c'est ce qui est répété en quantité d'autres endroits. Cette même Ecriture ne reproche-t-elie pas souvent aux Israélites d'avoir oublié les bienfaits de Dieu, et les œuvres merveilleuses qu'il avait faites devant eux ; de ne s'être pas souvenus de la multitude de ses miséricordes ? L'espérance de l'ingrat se fondra, dit le Sage, comme la glace de l'hiver, et elle s'écoulera comme une eau inutile à tout. Aussi l'Apôtre met-il le vice d'ingratitude parmi les caractères des faux Docteurs, et avec bien de la raison. On regarde ordinairement l'ingratitude comme un vice odieux aux hommes et qui marque une âme basse et un homme sans cœur ; pourquoi ne la regarderait-on pas comme un crime digne de la colère et des châtiments de Dieu ? Car si dans la vie civile rien n'est plus odieux qu'un ingrat, il y a aussi dans le moral peu de péchés plus contraires à l'ordre, à la charité et à la Justice.

    7°. Il faut de la persévérance ; car Dieu veut non seulement qu'on lui expose ses besoins, comme on le voit en tant d'endroits de l'Ecriture, où il exhorte à recourir à lui, à prier, à demander, à chercher, à frapper, etc ; mais encore qu'on ait en tout cela de la persévérance ; qu'on ne se rebute point ; qu'on ne se lasse point, comme on le voit surtout dans l'exemple de cet homme qui va trouver son ami au milieu de la nuit, et de qui il ne reçoit ce qu'il demande, qu'à cause de sa persévérance. Dieu diffère quelquefois de nous accorder ce que nous lui demandons, quand bien même nous le lui demanderions comme il faut, parce qu'il juge à propos d'éprouver notre constance, d'exercer notre patience, afin de nous octroyer quelquefois dans la suite au-delà même de ce que nous lui demandons, Il faut donc continuer ses instances, réitérer l'usage de l'Eau bénite, et ne se point lasser d'en user, quand bien même on n'obtiendrait pas ce que l'on demande par l'usage qu'on en fait depuis quelque temps, et même depuis longtemps.

    8°. Il faut une grande résignation à la volonté de Dieu, qui nous refuse quelquefois ce que nous lui demandons, soit parce que nous ne le demandons pas comme il faut ; soit parce qu'il ne le juge pas aussi utile à notre salut que nous nous l'imaginons ; soit parce que nous nous sommes rendus indignes de l'obtenir ; soit enfin pour d'autres raisons, qui sont que sa volonté n'est ni moins juste ni moins adorable, quand il nous refuse, que quand il nous accorde ce que nous lui demandons.

    En faisant donc usage de cette eau sanctifiée, pour obtenir de Dieu quelqu'un des effets dont nous avons ci-devant parlé, quelque pressant que nous paraisse le besoin dans lequel nous nous trouvons, nous devons dire à Dieu : Nous savons, Seigneur, que vous pouvez toutes choses, et que vous faites tout ce que vous voulez dans le ciel, dans la terre, dans la mer et dans tous les abymes : nous savons que toute votre conduite et toutes vos voies ne font que miséricorde et que vérité pour ceux qui observent votre loi ; mais vous ne faites pas ressentir également à tous les effets de cette miséricorde et bonté, soit à cause des mauvaises diípositions de leur cœur, soit pour d'autres raisons, qui ne font ni moins justes ni moins adorables. C'est pourquoi nous demanderons toujours que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ; nous imiterons dans nos prières, et dans l'usage de cette eau sainte, la parfaite résignation de ce lépreux qui vous disait : Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir ; nous nous contenterons de vous dire : Si vous voulez, vous pouvez nous secourir dans nos besoins et dans nos nécessités ; nous ne vous demandons rien, qu'autant qu'il vous est agréable, et nous sommes entièrement disposés à recevoir de votre main paternelle et charitable, les refus comme les faveurs qu'il vous plaira de nous accorder.

    Les autres dispositions que nous pourrions omettre, quant à ce qui regarde l'usage de l'Eau bénite, se pourront assez comprendre par ce que nous venons de dire. Ainsi nous finirons ce Chapitre et en même temps cette premiere partie de notre Ouvrage.

     

    TRAITÉ DE L'EAU BÉNITE,

    ou

    L'ÉGLISE CATHOLIQUE,

    Justifiée sur l'usage de l'Eau-bénite.

    SECONDE PARTIE.

    Des effets merveilleux produits par le moyen de l'Eau bénite. 

    Nous rapporterons dans cette Partie les effets merveilleux produits dans différents temps par le moyen de l'Eau bénite ; c'est-à-dire, I°. ceux qu'elle a produits contre les Démons, leur magie, leurs maléfices, leurs charmes, leurs prestiges, leurs encharitements, leurs apparitions et autres illusions ; 2° ceux qu'elle a produits sur les personnes possédées ou obsédées du Démon ; 3°. ceux qu'elle a opérés contre diverses autres vexations des Démons ; 4.° les effets qu'elle a opérés sur les maladies, et infirmités des yeux ; 5°. ceux qu'elle a opérés sur les fièvres et sur les langueurs ; 6°. ceux qu'elle a produits fur la lèpre et sur les plaies ; 7°. les effets qui ont été produits par son moyen sur plusieurs autres maladies déterminées ; 8°. ceux qui ont été produits sur plusieurs autres maladies non déterminees ; 9°. ceux qu'elle a opérés contre les serpents et autres bêtes féroces ; 10°. ceux qu'elle a opérés pour la conservation des fruits de la terre ; 11°. ceux qu'elle a produits pour la guérison des animaux ; 12° en un mot, ceux qu'elle a produits dans diverses autres circonstances : ce qui, un peu médité, ne servira pas peu à confirmer ce que nous avons ci-devant avancé touchant la vertu de cette Eau sanctifiée.

     

    CHAPITRE PREMIER.

    Quels effets ont été produits par le moyen de l'Eau bénite contre les Démons, leur magie, leurs charmes, leurs maléfices et leurs prestiges, leurs enchantements, leurs apparitions et autres illusions ? 

    Le peu que nous allons dire sur cette matiere, ne manquera certainement pas de confirmer ce que nous avons ci-dessus dit, touchant la vertu de l'Eau bénite contre les Démons et leurs différents artifices, et fera voir en même temps combien l'Eglise est autorisée à se servir de l'Eau-bénite, pour réprimer la puissance et la malignité de ces ennemis déclarés du Genre Humain.

    S. Epiphane rapporte que le Comte Joseph, qui de Juif s'était fait Chrétien, et avait enfin reçu le baptême, voulant faire bâtir une Eglise à Tyberiade, lieu de sa naissance, se servit d'un grand Temple, qu'il y trouva commencé et imparfait. Il était déjà élevé à quelque hauteur, et bâti de pierres carrées de quatre coudées, et les Citoyens en voulaient faire un bain public.

    Joseph, pour venir à bout de son entreprise , fit bâtir dans la Ville sept fours à chaux ; mais les Juifs, qui lui étaient entièrement opposés, en arrêterent le feu par des enchantements, en sorte que les Ouvriers voyant qu'avec quantité de menu bois ils ne pouvaient faire de feu, s'en plaignirent au Comte Joseph. Il vint aussitôt sur les lieux, et ayant examiné la chose, et découvert la cause de l'empêchement, il fit sur le champ remplir d'eau un grand vase de cuivre, en présence d'une grande multitude de Juifs assemblés pour voir ce qu'il voulait faire. Il fit de son doigt le signe de la croix fur le vase, et dit : Au nom de Jésus-Christ le Nazaréen, que mes pères et ceux de tous les assistants ont crucifié, que cette eau ait la vertu de délier tout le charme que ceux-ci ont fait, et de donner au feu son activité naturelle, pour l'accomplissement de la maison du Seigneur. Il prit ensuite de l'eau dans sa main, et en jeta dans chaque fournaise. Au même temps le charme s'évanouit, et la flamme commença de sortir à gros bouillons devant tout le Peuple, qui s'écria qu'il n'y avait qu'un Dieu qui assistait les Chrétiens. Les Juifs se retirèrent, mais sans se convertir. Si cette eau ainsi bénite par un Particulier, a eu la vertu de délier les charmes des suppôts du Démon, que ne pourra pas contre de semblables artifices celle, qui est bénite au nom de l'Eglise par ses Ministres ?

    Brentius, Disciple de Luther, dira peut-être que les Démons n'ont laissé opérer cette eau, que pour mieux appuyer la superstition et la magie ; mais quoiqu'il le dise, cela n'en sera pour cela ni plus vrai ni plus vraisemblable.

     Un subterfuge aussi ridicule ne sera pas moins capable de révolter le bon sens. Au reste, si l'hérétique et l'incrédule veulent se ranger ici du côté des Juifs, qui apperçurent ce prodige sans penser à se convertir, les bons Catholiques se joindront incontestablement à ce Peuple, qui reconnaissant le doigt de Dieu dans cette opération, reconnut en même temps la vertu de l'eau qui est bénite par le signe de la croix et par la prière. Ils seront, comme lui, pénétrés de respect pour cette eau sanctifiée et ne pourront s'empêcher de s'écrier avec lui, qu'il n'y a qu'un Dieu qui assiste les Chrétiens, en communiquant à l'eau bénite par l'Eglise, la vertu de dissiper les charmes et les enchantements employés par les Démons ou par leurs suppôts, dans la vue d'empêcher les bons desseins et les louables entreprises des Chrétiens.

    Pallade, Evêque d'Helenople, raconte qu'il y avait une femme de qualité fort chaste, et fort fidèle à son mari, qui était aimée par un Egyptien. Ce malheureux s'étant efforcé de la rendre complice de son incontinence, et n'en ayant pu venir à bout, s'en alla trouver un Magicien, et lui donna une somme d'argent, afin qu'il portât cette femme à consentir à sa passion, ou qu'il fît en sorte que son mari l'abanonnât. Le Magicien employa toute la force de son Art ; mais ne pouvant ébranler la chasteté de cette femme, il fit que tous ceux qui la voyoient s'imaginaient voir une cavalle. Son mari la voyant en cet état, fit venir chez lui les Prêtres du Village, qui ne purent non plus que lui concevoir ce que c'était. Cette pauvre femme passa ainsi trois jours sans manger, jusqu'à ce qu'enfin son mari s'avisa de la mener dans le désert à S. Macaire d'Egypte, surnommé le grand et l'ancien. Lorsqu'elle y arriva, il y avait auprès de la cellule du saint homme, quelques Solitaires, qui se mirent à rebuter le mari de cette femme, en lui disant : Pourquoi nous amenez-vous ici cette cavalle ? Il dit que c'était afin que le Juste, c'est-à-dire, S. Macaire, en eût pitié ; et comme ils lui demandaient ce qu'elle avait, il leur répondit : Celle que vous voyez, et qui paraît être une cavalle, était ma femme, et je ne sais par quel malheur elle est tombée dans cet accident. Il y a aujourd'hui trois jours qu'elle n'a rien mangé du tout. Dieu cependant avait révélé au Saint la venue de cette femme ; et ainsi, quand les Solitaires vinrent lui en parler, ils le trouverent dans sa cellule qui priait dejà pour elle, et demandait à Dieu de lui faire connaître la cause de ce qui était arrivé à cette femme ; et Dieu lui en donna la connaissance. Lors donc que les Frères lui eurent dit qu'il y avait là un homme qui amenait une cavalle, il leur répondit en riant : Vous êtes des chevaux vous-mêmes, et vous n'avez que des yeux de chevaux ; car c'est une femme que Dieu a créée femme, et qui n'est point du tout changée ; il n'y a que vos yeux qui se trompent, et qui s'imaginent voir une cavalle, au lieu d'une femme. Ceux qui la conduisaient, l'amenèrent ensuite au Saint, et lui dirent : Cétte cavalle que vous voyez, était une femme ; mais des scélérats l'ont changée par leurs enchantements et par leurs charmes en cet animal : ce qui nous fait recourir à vous, pour vous conjurer de prier Dieu, afin qu'il lui plaise de la remettre au même état qu'elle était auparavant. Il leur répondit : Je vois cette femme dont vous me parlez, mais je ne vois rien en elle qui ressemble à une bête ; car ce que vous dites, n'est pas en elle, mais dans les yeux des personnes qui la regardent, parce que c'est une illusion du Démon, laquelle n'a rien de véritable. Leur ayant parlé de la sorte, il la mena avec eux dans sa cellule, leur commanda de joindre leurs prières avec les siennes, pria sur sa tête, et lui versa de l'eau qu'il avoit bénite ; et toute cette illusion cessant, elle ne parut plus que ce qu'elle était effectivement. Il commanda aussi qu'on lui apportât à manger, et la fìt manger aussitôt. Ainsi il la rendit à son mari parfaitement guérie, et l'un et l'autre rendirent graces à Dieu de cette faveur. Le Saint dit en même temps à cette femme : Ne manquez jamais de vous trouver à l'Eglise, et d'y recevoir les Mysteres de Jésus-Christ ; car vous êtes tombée dans cet accident, parce que vous avez été cinq semaines sans approcher des Sacrés Mysteres.

    Rufin, Prêtre d'Aquilée, rapporte aussi ce miracle avec cette différence, qu'il dit que cette personne était une fille vierge, que ce furent ses parents qui l'amenèrent au Saint ; que S. Macaire se mit à genoux pour prier, et qu'il versa de l'huile sur elle au nom du Seigneur.

    Quoi qu'il en soit, si S. Macaire s'est servi d'huile bénite, comme le dit Rufin, c'est une preuve de la vertu des choses que bénit l'Eglise, et une preuve qu'elles peuvent délier les charmes et dissiper les illusions du Démon. Si au contraire il s'est servi d'Eau bénite, comme le prétend Pallade, c'est une preuve particulière que l'Eau bénite a reçu de Dieu la vertu d'opérer de semblables effets ; mais il faut bien réfléchir sur la cause de cet accident, que S. Macaire dit être arrivé à cette femme, parce qu'elle avait été cinq semaines sans approcher des sacrés Mysteres : ce qui marque assez à quoi s'exposent ceux qui en approchent si rarement, et combien sont éloignés de l'ancien esprit de l'Eglise ceux qui ne s'efforcent que de rendre ces sacrés Mysteres inaccessibles aux Chrétiens. Les premiers sont blâmables de ne point s'en approcher, s'ils sont en état de le bien faire ; et s'ils ne sont pas en cet état, ils sont coupables de ne s'y pas mettre ; mais les seconds sont blâmables d'en détourner, sous de spécieux prétextes de pénitence, de dévotion et de piété, ceux qui sont d'ailleurs en état d'en approcher. Qu'ils écoutent S. Macaire les uns et les autres, ils ne manqueront pas de trouver la condamnation de leur conduite dans ce que dit ce Saint de la cause d'un semblable accident.

    Le bienheureux Théodoret, Evêque de Cyr en Syrie, dit que Cynege, Préfet d'Orient, étant venu à Apámée en Syrie, et voulant saper l'idolâtrie du lieu par son fondement, essaya d'abattre le Temple de Jupiter, qui étoit grand et enrichi de beaucoup d'ornements précieux ; mais il trouva l'édiflce si solidement bâti, que l'entreprise lui parut au-dessus des forces humaines. C'étaient de grandes pierres dures, parfaitement bien jointes, et lisses encore avec du fer et du plomb. S. Marcel, alors Evêque d'Apamée, et ensuite Martyr, voyant ainsi le Préfet rebuté, lui conseilla de passer aux autres villes, et de lui laisser la liberté d'agir selon les vues qui lui pourraient venir. Il se mit en oraison, et conjura Dieu de lui suggérer un moyen pour ruiner ce Temple. Le lendemain, dès le matin, un homme, qui n'était ni maçon ni charpentier, mais simple porte-faix, vint se présenter à lui, et promit d'abattre le Temple, comme il le souhaitait, ne demandant que le salaire de deux ouvriers pour la récompense de son travail. Le saint Evêque y consentit volontiers. Ausstitôt le Manœuvre examina toute la situation du Temple qui était orné d'une galerie des quatre côtés, et environné de colonnes, qui avaient chacune seize coudées de tour, et étaient aussi hautes que l'édifice. Il crut qu'au lieu d'attaquer la pierre, dont la dureté donnait peu de prise aux outils, il devait creuser la terre autour de chaque colonne. Il fit mettre pardessous du bois d'olivier, pour les soutenir ; et lorsqu'il en eut ainsi miné trois, il mit le feu au bois ; mais il ne put le brûler, à cause qu'un Démon, qu'on vit paraître comme un fantôme noir, empêchait l'effet du feu. Les Ouvriers, après avoir tenté plufieurs fois inutilement de l'allumer, en avertirent S. Marcel, qui dormait l'après midi, selon l'usage des pays chauds. Il courut aussitôt à l'Eglise, fit apporter de l'eau dans un vase, et la mit sous l'Autel. Puis se prosternant le visage sur le pavé, il pria Dieu d'arrêter la puissance du Démon, afin qu'il ne séduisît pas plus longtemps les Infidèles. Il fit ensuite le signe de la croix sur l'eau, et commanda à un Diacre plein de foi et de zèle, nommé Equice, de prendre de cette eau et de courir promptement en arroser le bois, et y mettre le feu. Le Démon s'enfuit aussitôt, ne pouvant souffrir la vertu de cette eau ; et elle servit comme d'huile pour allumer le feu, qui consuma le bois en peu de temps. Les trois colonnes n'étant plus soutenues, tombèrent et en entraînèrent douze autres avec un côté entier du Temple. Le bruit de cette chute retentit par toute la Ville, et attira à ce spectacle tout le Peuple , qui se mit à  louer Dieu de ce que le Démon avoit été contraint de prendre la fuite. S. Marcel mina de même les autres Temples, tant de la Ville que de la campagne, dans le Diocese d'Apamée, persuadé sans doute qu'il ne serait pas facile autrement de convertir les Idolâtres.

    Est-ce là une faible preuve de la vertu de l'eau que l'on a bénite en faisant dessus le signe de la croix, après avoir fait des prières à Dieu ? Est-ce une faible preuve de cette vertu pour mettre en fuite les Démons, et pour opérer des merveilles aussi singulieres ? Et quoi de plus capable de faire remarquer cette vertu, que la confiance avec laquelle S. Marcel a recours à cette eau, lorsqu'il manque de tous les autres moyens humains ; que cette assurance avec laquelle il en fait arroser le bois auquel il veut faire mettre le feu ; que cette promptitude et célérité avec laquelle le feu prend au bois qui en est arrosé ; en un mot que cette subite consomption de ce bois produite par le feu animé par cette eau, comme si c'était une huile qui en eût excité l'ardeur et l'activité naturelles, tandis que l'eau commune a d'elle même une vertu tout-à-fait contraire ? Mais n'oublions pas de remarquer encore cette foi et le zèle dont étaient animés et S. Marcel et son Diacre ; dispositions très-favorables pour obtenir de Dieu ce qu'on lui demande par l'usage de l'Eau bénite, surtout quand cela doit tourner à sa gloire et au bien spirituel de ses créatures.

    On trouve dans la vie de S. Annon, Archevêque de Cologne, que quelque temps avant sa mort, il vit le Démon se présenter à lui. Le Saint lui dit qu'il n'était pas surprenant qu'il vînt l'attaquer, lui qui avait osé dresser des embuches à S. Martin, au moment de sa mort. S. Annon demanda en même temps si quelqu'un ne voudrait pas l'obliger ; et comme tous les assistants lui témoignaient un entier dévouement, il demanda de l'Eau bénite. On lui en donna sur le champ, et il ne l'eut pas plutôt reçue, qu'il en jeta avec force contre le Démon, qui disparut incontinent. Cela prouve qu'aux approches de la mort, le Démon se présente quelquefois, surtout devant ceux qu'il connaît avoir mené une vie irréprochable, pour les effrayer et les inquiéter ; mais cela prouve aussi qu'on peut alors le mettre en fuite par le moyen de l'Eau bénite. II est donc bon d'en arroser les malades, leur lit, la chambre même aux approches de la mort ; et c'est quelquefois rendre un service considérable aux moribonds, qui ne sont point en état de demander qu'on les en arrose : mais afin que l'on ressente alors l'efficace de cette eau, il faut s'être bien disposé à la mort ; et le moyen de s'y bien disposer, c'est de bien vivre ; c'est d'observer exactement les commandements de Dieu et ceux de son Eglise ; c'est de respecter jusqu'aux moindres cérémonies et pratiques de cette Eglise ; c'est de remplir avec exactitude les obligations particulières de son état. On voit dans la vie de Sainte Thé rese, qu'étant un jour dans un oratoire, le Démon lui apparut à son côté gauche dans une forme épouvantable ; et parce qu'il lui parla, elle remarqua particulierement que sa bouche était horrible. II en sortait une grande flamme, sans mélange d'aucune ombre. Il lui dit d'une manière à faire trembler, qu'elle s'était échappée de ses mains mais qu'il sauroit bien la reprendre. L'effroi de la Sainte fut extrême. Elle fit le signe de la croix, comme elle put, et le Démon disparut ; mais il revint aussitôt, et elle ne savait que faire : enfin elle jeta de l'Eau bénite sur la place où il était, et il n'y est jamais retourné depuis. Le jour de la Fête des Morts, áprès que la Sainte eut récité un nocturne dans l'oratoire ; et lorsqu'elle disait quelques oraisons fort dévotes, qui étaient à la fin de son Breviaire, le Diable se mit sur le livre, pour l'empêcher d'achever. Elle fit le signe de la croix, et il s'enfuit ; mais il revint, et elle le chassa encore de la même sorte : ce qui continua trois fois, et jusqu'à ce qu'elle eût jeté de l'Eau bénite. Il faut que l'Eau bénite soit bien puissante contre le Démon, puisqu'il n'ose reparaître dans les endroits où l'on en jette. On dirait même qu'il craint plus en quelque sorte cette eau sainte, que le signe de la croix, puisqu'il reparaît après avoir pris la fuite au signe de la sainte croix, et qu'il ne revient plus, quand on le chasse par le moyen de l'Eau bénite. C'en est sans doute plus qu'il n'en faut, pour nous engager à respecter cette eau sanctifiée, et à y recourir avec confiance contre les différents artifices des Démons, contre lesquels Dieu lui communique tant de vertus par les prières de son Eglise.

    Que les Adversaires de cette eau sainte jugent après cela s'ils ont raison d'en nommer les gouttes des étincelles de l'enfer ; d'en traiter la bénédiction et l'usage, de nécromancie-pratique, de dire qu'il y a de la magie à s'en servir pour chasser les Démons ? Si les étincelles de l'enfer avaient la même vertu que les gouttes de cette eau sainte, il y auroit sans doute longtemps qu'elles auraient éliminé de l'enfer ces monstres d'iniquités. Si la bénédiction et l'usage de cette eau étaient une nécromancie-pratique, elles ne seraient sûrement point si contraires à la puissance et aux artifices des Démons ; et s'il y avait de la magie à se servir de cette eau pour chasser ces esprits de ténebres, ce serait sans contredit une magie bien puissante et bien singulière, puisqu'elle rend inutile toute autre espèce de magie ; qu'elle confond et met en fuite l'auteur même de toute magie. On a vu que Brentius a tort de supposer que le Démon ne s'enfuit alors que pour mieux appuyer la superstition. Il reste donc et il doit passer pour constant que notre Eau bénite est très-puissante contre les Démons et contre tous leurs artifices ; et c'est ce qui fera encore plus confirmé dans les Chapitres suivants.

    CHAPITRE II.

    Quels effets ont été produits par le moyen de l'Eau-bénite sur les personnes possédées ou obsédées du Démon ?

    On va voir ici de nouvelles preuves de la vertu de l'Eau bénite contre les Démons, qui poussent quelquefois leur rage et leur fureur jusqu'à s'emparer des hommes pour les tourmenter, et leur faire souffrir tout ce que leur malignité peut inventer et mettre en œuvre.

    On lit d'abord dans S. Epiphane, que S. Joseph de Palestine, dit communément le Comte Joseph, faisant toujours difficulté de croire en Jésus Christ, il lui apparut une quatrieme fois en songe, lui fit des reproches de son incrédulité, et lui dit : Pour te convaincre, sì tu veux faire quelque miracle en mon nom, je te l'accorde. II y avait à Tyberiade, vers l'an 326 un insensé qui avait le mal des Energumenes. II allait tout nu parla Ville, et déchirait tous les habits qu'on lui donnait. Joseph voulant faire l'expérience de sa vision, mais toujours dans son incertitude et dans la honte qu'il avait de lui-même, fit entrer chez lui cet insensé ; et ayant fermé la porte, il prit de l'eau sur laquelle il avait fait le signe de la croix, et en arrosa de sa main l'énergumene, en disant : Au nom de Jésus Nazaréen crucifié, sors, Démon, sors de cet homme, et qu'il soit guéri. Aussitôt l'énergumene fit un grand cri, tomba par terre, écuma, se débattit violemment, puis demeura longtemps sans mouvement. Joseph crut qu'il était mort. Une heure après, cet homme se leva en se frottant le visage ; et voyant sa nudité, il se couvrit des mains, comme il put, honteux de se voir en cet état. Joseph lui donna aussitôt un habit. Il s'en vêtit ; et se voyant revenu en son bon sens, il rendit de grandes actions de graces à Dieu et à Joseph, dont il s'était servi pour le guérir. Ce miracle fut connu par toute la Ville ; et les Juifs en étant convaincus, disaient que Joseph avait ouvert le trésor ; qu'il avait trouvé écrit le nom de Dieu ; qu'il avait su le lire, et par ce moyen faire de grands miracles. C'est là sans contredit une preuve assez manifeste de la vertu de l'Eau bénite, pour délivrer de la tyrannie du Démon, ceux qui en sont possédés ou obsédés ; et c'est aussi une preuve que dès lors les Chrétiens avaient coutume de bénir de l'eau par le signe de la croix, et même que cette coutume était très commune parmi eux, puisque Joseph en était instruit tout Juif qu'il était. Mais si Joseph a opéré ce prodige avec de l'eau ainsi bénite, sans avoir la vraie foi, comme il ne l'avait pas alors, ce n'est pas une preuve qu'il ne faille pas ordinairement avoir cette foi pour se servir de notre Eau bénite avec succès contre le Démon ; et c'est ici une exception qui confirme la regle ; exception qui vient de Jésus-Christ lui-même, qui pourrait en faire d'autres, s'il le voulait, mais qui ne doit pas être présumé en faire dans sa con duite ordinaire, à moins qu'on n'ait des preuves pareilles à celles que nous avons ici.

    On lit aussi dans l'Histoire des Pères écrite par Pallade, Evêque d'Helenople, qu'on emmena en sa présence à S. Macaire d'Alexandrie un enfant tourmenté du malin-Esprit. Il lui mit la main droite sur la tête, et sa gauche sur le cœur, et ne cessa point de prier jusqu'à ce qu'il le vit élevé en í'air, aussi enflé que serait une peau de bouc, tout en feu, et extraordinairemenc pesant. Alors tout d'un coup l'enfant faisant un grand cri, jeta de l'eau par le nez, parla bouche et par les oreilles : et revint au même état qu'il était auparavant. S. Macaire le frotta ensuite avec de l'huile sainte, versa sur lui de l'Eau bénite ; et l'ayant ainsi guéri, il le remit entre les mains de son pere, et lui ordonna de ne lui point laisser manger de viande, ni boire de vin, durant quarante jours entiers. On ne peut raisonnablement nier que cette guérison merveilleuse ne doive être attribuée à la vertu de l'Eau bénite, aussi bien qu'à celle de la prière et de l'huile sainte. C'est donc encore ici un effet de la vertu de l'Eau bénite ; autrement ce serait inutilement que ce saint Solitaire aurait employé cette Eau bénite ; et alors on en pourrait dire autant de l'huile sainte dont il s'est aussi servi ; mais que ce serait une rude et effrayante pénitence pour tant de gens possédés spirituellement du Démon, que de passer quarante jours sans manger de viande, et sans boire de vin !

     

    On voit dans la vie de S. Eloy, Evêque de Noyon et de Tournai, qui étaient alors deux Evêchés unis, que ce Saint prêchant le jour de la Saint Pierre dans une Paroisse proche de Noyon, il invectiva fortement contre les danses et les autres jeux qui tenaient encore du Paganisme, et où les bonnes mœurs étaient fort en danger. Les Habitants du lieu se révolterent, et ne purent souffrir qu'on leur ôtat des divertissements qu'ils avaient vu pratiquer à leurs pères, et qu'ils tenaient d'une coutume immémoriale. Ils conspirèrent ensemble la perte de leur Pasteur, s'il ne se désistait, et Ies laissait tranquilles dans leurs anciens usages. Eloy en eut avis ; mais le danger ne l'empêcha pas d'y retourner à la premiere Fête, doutant si Dieu ne lui avait pas réservé cette occasion de répandre son sang pour la justice, afin de ne le point frustrer de la gloire du Martyre, à laquelle il osait aspirer. II prêcha donc dans ce lieu avec encore plus de véhémence qu'auparavant, contre ces superstitions et ces désordres. On ne répondit à son zèle que par des injures et des outrages, et l'on ne parlait plus que de le massacrer, quoiqu'il ne se trouvât personne qui voulût mettre la main sur l'oint du Seigneur, à cause de la vénération générale que l'on avait pour lui. Eloy voyant qu'il n'avançait point, pria Dieu de permettre, pour punir les plus mutins et les plus endurcis, qu'ils fussent obsédés des Démons, afin qu'ils apprissent ainsi quels étaient ceux à qui ils obéissaient, en prenant plaisir à leurs œuvres. Il y en eut près de cinquante qui furent aussitôt saisis des Démons, et tous les autres effrayés se prosternèrent aux pieds du saint homme, le priant de les préserver d'un semblable malheur, et promettant de faire tout ce qu'il leur dirait. Ne craignez point, leur répondit-il, mais louez le juste jugement de Dieu ; car il est bon que ceux qui méprisent ses ordres, soient livrés à ceux qu'ils honorent comme leurs maîtres. Et comme plusieurs le priaient d'intercéder auprès de Dieu pour ces malheureux, laissez-les, dit-il, éprouver à qui ils ont obéi jusqu'à présent, et ils demeureront obsédés des Démons pendant toute une année. Au bout de l'an, le jour même de cette Fête, en les arrosant d'Eau bénite, il les délivra, et les laissa aller en pleine santé, après les avoir instruits et sévèrement réprimandés. En même temps que l'on voit ici un effet merveilleux de l'Eau bénite sur tant d'obsédés par les Démons, ne voit-on pas aussi un terrible exemple de la vengeance divine sur ceux qui n'écoutent point leurs Pasteurs, et qui, au lieu de profiter de leurs instructions, se mutinent, s'entêtent et veulent perséverer dans leurs déréglements , et quelquefois même se portent à des extrémités encore plus condamnables ? Aux jours des Fêtes de Paroisse, combien ne remarque-t-on pas de danses, de jeux et d'autres divertissemens qui tiennent de la superstition, et ne sont guère moins dangereux pour les mœurs, que ceux que S. Eloy s'efforçait de retrancher et d'abolir ? Et combien de gens entêtés de ces superstitions et de ces déréglements opposés au Christianisme mériteraient souvent le châtiment que S. Eloy a fait éprouver à ceux dont nous venons de parler ? Que ce triste châtiment apprenne donc à avoir plus de docilité pour la voix de son Pasteur, plus de crainte pour les Jugements de Dieu, plus d'horreur pour ces folles réjouissances, et plus d'amour pour régler sa conduite sur les maximes de l'Evangile, surtout aux jours de Dimanches et de Fêtes ; mais que les Pasteurs s'étudient à prêcher d'exemple, aussi-bien que de parole ; qu'ils soient comme S. Eloy puissants en œuvres et en paroles ; en un mot, qu'ils soient autant de modèles, qui puissent être sûrement imités par leurs Peuples.

     

    On remarque dans la vie de S. Robert, premier Abbé de la Chaise-Dieu, qu'une femme qui était souvent attaquée d'un Démon, par lequel elle était extrêmement tourmentée, fut conduite au tombeau du Saint Abbé. Elle faisait peur à tout le monde par l'état où la réduisait le Démon, qui se voyait obligé de la quitter. Elle se mit quelque temps à pousser de grands cris, et à invoquer le secours du Saint. Celui qui gardait le tombeau, eut aussitôt recours à l'Eau bénite, en fit couler dans la bouche de la possédée, qui criait de toutes ses forces ; et comme si c'eût été une pluie venue du ciel, elle fit sur le champ cesser les cris et les douleurs de cette malheureuse. Elle tomba sur le pavé, fut quelque temps sans sentiment, et paraissait comme morte. Peu de temps après, ayant repris ses esprits, elle ouvrit doucement les yeux, se mit sur son séant, et remercia, autant qu'elle put, le serviteur de Dieu, de ce que par son moyen elle avait recouvré la santé du corps et de l'esprit. Cette Eau bénite a fait sur cette femme possédée ? à peu près ce qu'avait fait sur un Energumene celle dont s'était servi le Comte Joseph.

    On observe dans la vie de S. Laurent, Archevêque de Dublin en Irlande, qu'un jour que ce Saint marchait en visite, accompagné de deux Evêques de ses suffragans, et de son neveu l'Abbé de Glindalch ou Glan-dalach, vulgairement Glandesoure, et qu'il s'était arrêté dans un Bourg, pour dire son office, on vint le prier d'aller exorciser une femme possédée du Démon, et tellement tourmentée, qu elle en avait perdu l'esprit. Il voulut y envoyer son neveu ; mais il avait une telle frayeur des possédés, qu'il n'osa sortir. L'Evêque de Kildare, nommé Malachie, qu'il pria d'y aller, s'en excusa aussi, disant qu'il n'avait point assez de vertu pour chasser le démon. L'autre Evêque, nommé Clément, à qui il fit la même prière, et qui était un homme fort simple, dit qu'il irait volontiers. La possédée que l'on avoit amenée à l'Eglise, ne l'eut pas plutôt vu entrer, qu'elle se mit à crier : O le vilain chauve ! N'as-tu point honte de tenir toujours avec toi une femme débauchée ? En même temps elle prit une pierre qu'elle lui jeta. L'Evêque effrayé de voir une personne en l'état où elle était, revint plein de confusion et de crainte trouver l'Archevêque, qui se vit obligé d'y aller lui-même. La possédée lui dit mille injures ; mais au lieu de s'en épouvanter, il la fit lier, lui fit le signe de la croix sur l'estomac, lui versa de l'Eau-bénite dans la bouche, pria pour elle prosterné en terre. Trois jours après, repassant par le Bourg, il la trouva parfaitement guérie. Ce Saint Archevêque eût-il employé l'Eau bénite, aussi-bien que le signe de la croix et la priere, pour délivrer cette femme, s'il n'eût été persuadé que l'Eau bénite avait la vertu de produire cet effet, aussi  bien que le signe de la croix et la prière.

    On observe dans la vie de S. Bernard, qu'à Milan un enfant possédé du Démon, ayant été apporté à ce saint homme, tomba comme mort à un signe de croix qu'avait fait le Saint sur la multitude. Celuí qui portait cet enfant ayant trouvé le moyen de l'approcher du saint Abbé le déposa à ses pieds, et lui dit que depuis trois ans cet enfant était fortement tourmenté par le Démon. Il aouta que toutes les fois qu'il entrait dans l'Eglise y ou qu'on lui jetait de l'Eau bénite, ou qu'on faisait sur lui le signe de la croix , ou qu'il était obligé d'entendre l'Evangile, ou qu'il assistait aux divins offices, le Démon se mettait en furie, et le tourmentait plus fortement ; et même, continua-til, lorsque tout à l'heure vous avez fait le signe de la croix sur la multitude, le Démon l'a réduit en l'état que vous le voyez, en ne lui laissant qu'un souffle de vie. Qui plus est, l'enfant lui-même ayant entendu parler des merveilles ? que vous opérez pour le salut des autres, et espérant de pouvoir y particìper m'a prié de vous l'arnener. Je vous supplie donc par la miséricorde de Dieu, d'arrêter la fureur du Démon, de soulager par votre bonté ordinaire ce misérable que vous voyez en cet état, et de me secourir moi-même dans les dangers que je cours en prenant soin de lui. Il pleurait en parlant de la sorte, et excitait tous les Assistants à demander la même grace au saint homme. Le Saint leur ordonna à tous de mettre leur confiance en la miséricorde de Dieu, toucha doucement le cou de l'enfant du bâton sur lequel il s'appuyait, et Gerard son frère lui fit en secret le signe de la croix sur le dos. L'enfant commença de frémir, de se troubler et de gémir. Le Saint Abbé le fit mettre sur son propre lit ; mais il se rejeta sur le pavé, grinçant les dents, et mordant celui qui en prenait soin. Il se jetait aux cheveux de ceux qui étoient présents, s'efforçait de s'échapper des mains de ceux qui le tenaient, et on pouvait à peine le retenir. Remettez-le sur notre lit, dit le Saint Abbé ; et s'étant mis en prières avec ses frères, le Démon, qui sentait les approches de la vertu divine, fit assez connaître par ses cris qu'il était tourmenté lui-même, comme si la paille qui était en ce lit eût été toute en feu. Le saint homme ordonna qu'on fît couler de l'Eau bénite dans la bouche du possédé, qui s'y opposa en serrant les levres et les dents ; mais on les lui desserra, et malgré lui cette eau coula dans son gosier. Aussitôt que cette eau sainte eut pénétré dans son estomac, elle fut comme un contre-poison, qui fit vomir au patient beaucoup d'ordures, et le Démon s'enfuit précipitamment, en chargeant d'injures celui qui le chassait ainsi. A l'instant cet enfant qui paraissait mort, fut plein de vie ; et se levant tranquillement et en santé de dessus le lit du saint Abbé, il l'embrassa en disant : Graces à Dieu, je suis guéri. Si l'Eau bénite n'avait pas la vertu de chasser le Démon des corps dont il s'est emparé, la craindrait-il, la fuirait-il, l'abhorrerait-il, comme on vient de le voir ?

    Vous l'avez vu s'opposer de toutes ses forces à ce qu'on en coulât dans la bouche de cet enfant qu'il possédait ; vous l'avez vu s'enfuir avec précipitation, sitôt qu'on a pu parvenir à lui en faire avaler quelques gouttes ; vous l'avez vu charger d'injures et de malédictions, et ceux qui forçaient cet enfant d'en avaler, et celui qui avait ordonné de lui en mettre dans la bouche : en faut-il davantage pour persuader combien cette Eau bénite est efficace contre la puissance du Démon, combien elle a de force pour lui faire abandonner les corps de ceux qu'il possédait ou obsédait ?

     Suite page p229

     

    Les vertus de l'eau bénite

    Sainte Thérèse d'Avila

    L'eau bénite

     

    Je l'ai éprouvé bien des fois, rien n'égale le pouvoir de l'eau bénite pour chasser les démons et les empêcher de revenir ; ils fuient aussi à l'aspect de la croix, mais ils reviennent.

    La vertu de cette eau doit donc être bien grande !

    Pour moi, je goûte une consolation toute particulière et fort sensible, lorsque j'en prends ; d'ordinaire elle me fait sentir comme un renouvellement de mon être que je ne saurais décrire, et un plaisir intérieur qui fortifie toute mon âme.

    Ceci n'est pas une illusion, je l'ai éprouvé un très grand nombre de fois, et j'y ai fait une attention fort sérieuse. Je compare volontiers une impression si agréable, à ce rafraîchissement qu'éprouve dans toute sa personne celui qui excédé de chaleur et de soif boit un verre d'eau froide. Je considère à ce sujet quel caractère de grandeur l'Eglise imprime à tout ce qu'elle établit ; je tressaille de joie en voyant la force, mystérieuse que ses paroles communiquent à l'eau, et l'étonnante différence qui existe entre celle qui est bénite, et celle qui ne l'est pas.

    Comme mon tourment ne cessoit point, je dis à mes Sœurs que si elles ne devaient pas en rire, je demanderais de l'eau bénite. Elles m'en apportèrent et en jetèrent sur moi ; mais cela ne fit aucun effet : j'en jetai moi-même du côté où était l'esprit de ténèbres, et à l'instant il s'en alla. Tout mon mal me quitta de même que si on me l'eût enlevé avec la main ; je restai néanmoins toute brisée comme si j'avais été rouée de coups de bâton. Une leçon bien utile venait de m'être donnée ; je pouvais me former une idée de l'empire tyrannique exercé par le démon sur ceux qui sont à lui, puisqu'il peut, quand Dieu le lui permet, torturer à un tel excès une âme et un corps qui ne lui appartiennent pas ; cela me donna un nouveau désir de me délivrer d'une si détestable compagnie.

     

    Il y a peu de temps je me vis attaquée avec la même furie ; mais le tourment ne fut pas si long. J'étais seule, je pris de l'eau bénite, et à peine en avais-je jeté que le tentateur disparut. A l'instant même entrèrent deux Religieuses très dignes de foi et qui n'auraient voulu pour rien au monde dire un mensonge ; elles sentirent une odeur très mauvaise, comme de soufre ; pour moi je ne la sentis point ; mais d'après leur témoignage, elle dura assez longtemps pour me donner le loisir de m'en apercevoir.

    Source : Livre "Œuvres de Sainte Thérèse de Jésus" Par Thérèse d'Avila, Bouix (Chapitre 31, pages 425-426)

     

    Sainte Faustine Kowalska

    L'eau bénite

     

    Un autre jour, une de nos Sœurs tomba mortellement malade. Toute la Communauté se rassembla autour d'elle. Il y avait aussi le prêtre qui donna l'absolution à la malade.

    Tout à coup, je vis une multitude d'esprits des ténèbres... Aussitôt, oubliant que j'étais en compagnie des Sœurs, je saisis le goupillon, je les aspergeai et ils disparurent immédiatement.

    Mais quand les Sœurs passèrent au réfectoire, la Mère Supérieure me fit la remarque que je ne devais pas asperger la malade en présence du prêtre,car c'est à lui que cela incombait. J'acceptai cette réprimande en esprit de pénitence, mai l'eau bénite apporte un grand secours aux mourants. (Petit Journal, 600)