• Notre-Dame de réconciliation (Lille)

     

     

     

    Notre-Dame de réconciliation (Lille)

     

     

     

    Entre Loos et Lille se trouve Esquermes, pèlerinage le plus ancien de tout le pays, puisqu'il remonte à l'an 1014.

    Selon une tradition constante recueillie par tous les historiens, la première image vénérée à Esquermes fut découverte par les signes de respect que faisaient paraître des brebis en passant près d'un buisson où elle était cachée.

    Alors, dit la légende, malgré les chiens qui les pressaient, ces brebis s'arrêtaient, et tombaient les genoux en terre, à la manière de suppliants. Les bergers, surpris de ce fait merveilleux, examinèrent le buisson et y découvrirent la statue. Pleins de respect pour la nouvelle image de Marie, ils prièrent tous les jours à ses pieds.

    Les grâces particulières qu'ils en obtinrent en engagèrent d'autres à y venir prier comme eux ; et bientôt le buisson devint un lieu de pèlerinage.

    Baudouin, comte de Flandre, qui, depuis dix-sept ans, souffrait d'un flux de sang, vint, comme ses sujets, se prosterner devant la sainte image, et il y fut guéri.

    Par reconnaissance, il bâtit, à l'endroit même du buisson, la chapelle qu'on y voit encore aujourd'hui, et y attacha un chapelain, avec charge d'y célébrer, chaque semaine, un certain nombre de messes, et d'y chanter les vêpres, tous les samedis et jours solennels.

    Les faveurs signalées que Marie répandait dans sa chapelle d'Esquermes y attiraient chaque jour une foule de pèlerins, qui venaient des endroits même les plus éloignés, souvent pieds nus, en procession, chantant les louanges de Dieu et de sa sainte Mère.

    On y venait surtout pour obtenir la pacification des différends ou la réconciliation des ennemis ; et ce pèlerinage était recommandé par les confesseurs comme un excellent remède contre les tentations de haine, de ressentiment ou de vengeance.

    Là, Marie se plaisait à répandre l'esprit de paix et de charité dans les cœurs ulcérés, et justifiait admirablement le titre de Notre-Dame de Réconciliation sous lequel on l'invoquait dans cette chapelle.

    En voici quelques exemples :

    Saint Grégoire VII, ce défenseur intrépide des opprimés, informé de la dureté avec laquelle Robert le Frison traitait plusieurs de ses vassaux, qu'il avait condamnés au bannissement et à la perte de tous leurs biens, écrivit a ce prince, pour l'inviter à la miséricorde ; et afin de mieux assurer le succès d'un message aussi délicat, il en chargea saint Arnoul, évêque de Soissons, dont il estimait spécialement la haute prudence.

    Saint Arnoul, qui connaissait le caractère violent et inflexible du comte Robert, commence sa mission par un pèlerinage à Notre-Dame d'Esquermes.  

    De là, il se rend auprès du prince, et lui remet la lettre du Pape. Pendant que celui-ci en prend lecture, voilà que quelques-uns des vassaux disgraciés arrivent inopinément, et tombent à ses genoux en suppliant.

    A cette vue, il pâlit, et la fureur étincelle dans son regard ; on tremble, on s'attend qu'il va sévir d'une manière terrible ; mais, chose merveilleuse, tout à coup son cœur est changé ; il pardonne à ses vassaux et les remet en possession de tous leurs biens.

    — Un autre trait non moins remarquable nous révèle encore la spécialité de cette chapelle : Un particulier, nommé Pierre Borgne, avait un ennemi implacable appelé Baudouin Langlé : un jour, ce dernier, ayant appris que Pierre s'était rendu à la chapelle d'Esquermes, se met en embuscade sur la route, et au moment où Pierre s'en retournait sans défiance, il se précipite sur lui en furieux, brandissant son épée et brûlant d'assouvir sa haine. Mais, ô prodige ! son arme lui échappe des mains ; il tombe aux pieds de celui dont il voulait faire sa victime, et lui demande pardon. Pierre relève cet ennemi repentant ; tous deux s'embrassent, se jurent une amitié éternelle, et de concert ils font peindre le fait de leur réconciliation sur le portail de la chapelle, afin qu'à jamais la postérité sache le miracle de grâce opéré en leur faveur.

    Ces faits, et autres semblables que racontent les historiens, mirent de plus en plus en vogue Notre-Dame d'Esquermes ; et la foule s'y pressa jusqu'au dix-septième siècle. Vers cette époque, l'empressement paraissant se refroidir, on confia aux jésuites, en 1636, le soin de la chapelle, avec la mission de faire refleurir l'antique pèlerinage.

    Ceux-ci, pour attirer la piété des fidèles, imaginèrent de leur présenter la vie et la mort de la sainte Vierge sous une forme nouvelle, qui consistait à honorer les huit voyages dont se compose son histoire.

    En conséquence, sur le chemin qui conduisait à la chapelle, ils élevèrent, de distance en distance, de petits oratoires, dont le premier représentait le voyage de Marie au temple, à l'âge de trois ans, pour s'y consacrer à Dieu ; le second, son voyage chez sa cousine sainte Elisabeth ; le troisième, son voyage à Bethléhem, pendant lequel naquit l'Enfant Jésus ; le quatrième, son voyage à Jérusalem, pour la présentation de Jésus au temple ; le cinquième, la fuite en Égypte ; le sixième, le second voyage à Jérusalem, lorsque l'Enfant Jésus avait douze ans, et le retour dans cette ville pour l'y chercher ; le septième, le voyage au Calvaire lors de la mort du Sauveur. Après ces stations, on arrivait à la chapelle ; et là se trouvait, au-dessus du portail, un tableau représentant le huitième voyage de la sainte Vierge, ou son départ pour le ciel : on y voyait les anges accourant à sa rencontre et son Fils venant au-devant d'elle, pour l'invitera partager sa gloire, comme elle avait partagé ses opprobres.

    Quand fut terminé tout ce beau travail, les jésuites commencèrent par une fête pompeuse la prise de possession de la chapelle. Le soir du samedi après la Visitation, toute la jeunesse de leur collège de Lille vint processionnellement à Esquermes chercher l'image miraculeuse, et l'apporta, à la lueur des flambeaux et au son des plus délicieuses mélodies, dans l'église du collège.

    Le lendemain, la fête fut plus belle encore ; il y eut, dans cette église, de magnifiques offices ; la foule s'y pressa du matin au soir, avide de contempler et de prier la Vierge d'Esquermes ; et, vers la fin du jour, une nouvelle et splendide procession reconduisit la statue vénérée dans son antique chapelle.

    Cette fête réveilla la foi des fidèles, qui reprirent le chemin du sanctuaire d'Esquermes, et la piété s'y porta comme dans les plus beaux jours de sa gloire. Il en fut ainsi jusqu'à 93. Alors la sainte image disparut, les sept oratoires furent démolis ; resta seulement la chapelle qui, après avoir servi d'église paroissiale depuis la démolition de celle d'Esquermes par les révolutionnaires, jusqu'à sa reconstruction récente, est, comme autrefois, réservée uniquement au culte de la sainte Vierge ; on l'a magnifiquement réparée, et c'est aujourd'hui un des plus gracieux sanctuaires de la contrée.

    Une suite de peintures, le long des murailles, y reproduit les faits principaux du pèlerinage, en particulier l'apparition aux bergers, le vœu de Baudouin, la réconciliation de deux ennemis à la vue de la chapelle ; et une grande fresque au fond du sanctuaire représente le couronnement de la Vierge dans les cieux.

    La chapelle, ainsi décorée, sert d'annexe à l'église paroissiale et de salle de catéchisme pour les enfants ; mais des obstacles qu'on espère soulever n'ont pas encore permis d'y rétablir le pèlerinage.

     

    Source : Livre "Notre-Dame de France ou Histoire du culte de la Sainte Vierge en ..., Volume 2" par André Jean Marie Hamon

     

     

    Esquermes , autrefois appelé Esquelmes, et Skermes, se trouve situé entre Lille et le village de Loos, à égale distance de ces deux endroits.

    Son pèlerinage est le plus ancien de tout le pays ; il remonte à l'an 1014.

    La première image vénérée à Esquermes a été découverte par les signes de respect que firent paraître les animaux, en passant près du lieu où elle était cachée.

    C'est là une tradition constante, recueillie par les PP. Buzelin, L'Hermite, Vincart, de Balinghem, Deslions, et l'auteur d'un livre qui a pour titre : La sainte Vierge honorée dans sa chapelle à Esquermes. Ce livre fut imprimé à Lille, chez Moitemont, en 1729, avec permission des supérieurs ; il avait eu une première édition ; j'ignore en quelle année.

     

     

    L'an 1014, quelques bergers remarquèrent avec surprise que leurs brebis, toutes les fois qu'elles arrivaient devant un certain buisson, s'arrêtaient subitement  les chiens les pressaient en vain de se rendre aux pâturages, elles refusaient de passer outre, et pliaient les genoux en terre, à la manière des suppliants. Le premier sentiment des jeunes bergers fut celui d'une crainte religieuse mêlée d'étonnement. Mais, entraînés par l'exemple de leurs troupeaux, ils finirent par s'agenouiller eux-mêmes, et leur surprise fut bien plus grande, lorsqu'ils aperçurent, au milieu du buisson, une belle statue de la sainte Vierge, qu'ils n'y avaient jamais vue. Par qui, depuis quand y avait-elle été placée ? C'est ce qu'on ne put jamais ni découvrir, ni présumer. Ces bergers se sentirent pénétrés d'une dévotion toute particulière, et ne manquèrent pas de se rendre tous les jours au pied du buisson, pour y faire leurs prières. Les grâces singulières qu'ils y reçurent, les prodiges qui commencèrent à s'y opérer, les encouragèrent beaucoup à cultiver cette sainte pratique.

    Cependant le bruit s'en répandit bientôt au loin : de tous les environs on accourut en foule autour de ce buisson que Marie avait choisi pour son premier autel. L'image y demeura jusqu'à ce que Baudouin, comte de Flandre, lui eût donné un abri plus digne d'elle.

    Quel est ce Baudouin ? C'est pour le moins Baudouin de Constantinople ; car il a été le dernier comte de Flandre de ce nom. Mais le Père Buzelin fait remarquer que ce Baudouin doit être plus ancien que celui de Constantinople, et la raison qu'il en donne paraît péremptoire. Guillaume, prévost de Saint-Pierre, dans des lettres datées de 1222, où il exprime certaines dispositions concernant la chapelle de Notre-Dame d'Esquermes, qui relevait de sa collégiale, parle de l'antique dévotion qui attirait les fidèles à ce sanctuaire. Guillaume aurait-il appelé antique une dévotion dont l'origine n'aurait eu que 28 ans de date ? On ne trouve pourtant que ce court intervalle entre l'époque où Baudouin de Constantinople est devenu comte de Flandre, et ces lettres de Guillaume. Aussi attribue-t-on généralement la construction de la chapelle à Baudouin IV, en 1014.

     

    Ce prince souffrait beaucoup d'une maladie jusqu'alors incurable. C'était un flux de sang dont il se trouvait incommodé depuis dix-sept ans, et aucun remède n'avait pu lui procurer le moindre soulagement. Informé des prodiges qu'opérait à Esquermes la Vierge du buisson, et de la manière miraculeuse dent elle avait été découverte, il se sentit inspiré d'avoir recours à Marie, dans ce même lieu, pour obtenir sa guérison. Il se rendit donc à Esquermes ; il se prosterna devant la sainte image, et, après avoir fait sa prière avec une ferveur égale à sa confiance, il recouvra une santé parfaite. Baudouin ne voulut pas que sa reconnaissance fût au-dessous de la faveur extraordinaire qu'il avait reçue, et il la témoigna d'une manière digne de sa piété et de sa magnificence. Il acheta le fonds où était le buisson et quelques autres terres voisines ; il les fit défricher, et bâtit la chapelle qu'on voit encore aujourd'hui. Le maître-autel fut mis à la place du buisson, et l'on y éleva l'image miraculeuse. Pour perpétuer le culte rendu à Marie dans le sanctuaire d'Esquermes, ce prince y attacha un chapelain qui était tenu, chaque semaine, à un certain nombre de messes, afin de satisfaire la piété des pèlerins.

    Les lettres de Guillaume, prévost de Saint-Pierre, dont nous avons parlé plus haut, avaient pour objet de modifier et de préciser davantage les dispositions prises par Baudouin. Le prévost déclare, par ses lettres, qu'à l'avenir ce bénéfice ne sera conféré qu'à un prêtre, ou du moins à un clerc capable d'être bientôt promu au sacerdoce. Dans ce dernier cas, le bénéficier ne percevrait pas les revenus de la chapelle avant d'être revêtu du caractère sacerdotal. Pour entretenir l'attrait qui poussait les fidèles à honorer Marie dans le sanctuaire d'Esquermes, Guillaume ordonnait en outre que le chapelain y célébrât trois messes par semaine. Tous les samedis et les jours solennels, il devait chanter Vêpres ; et, avant qu'on lui conférât ce bénéfice, il fallait qu'il s'obligeât par serment à desservir ce saint lieu par lui-même, et à ne s'en décharger sur personne.

     

    Les faveurs signalées que Marie répandait à profusion dans sa chapelle d'Esquermes, y attiraient chaque jour une foule de pèlerins des endroits même les plus éloignés. On les voyait, le plus souvent, s'avancer en procession avec une dévotion touchante, chantant les louanges de Dieu et de sa sainte Mère ; leurs voix se mêlaient au son des instruments. Il n'était pas rare d'en trouver un grand nombre qui faisaient ces pèlerinages nus-pieds, pour témoigner davantage la profonde vénération dont ils étaient pénétrés.

     

    La Vierge d'Esquermes est honorée sous le nom de Notre-Dame de Réconciliation.

    Elle mérite déjà ce nom, dit un historien , à raison du vocable de la chapelle qui a été dédiée sous le titre de l'Annonciation de Marie. N'est-ce pas en effet lorsqu'il s'est incarné dans le chaste sein de la Vierge Mère, que le Fils de Dieu a commencé la grande œuvre de la réconciliation du monde avec son Père ? Mais une tradition fort ancienne attribue cette dénomination de Notre-Dame d'Esquermes à une autre cause. Elle aurait été appelée de ce nom à l'occasion de quelques réconciliations éclatantes qui se sont faites par son intercession. Le Père L'Hermite paraît croire que ce titre a été donné à la Vierge d'Esquermes, vers 1084 ; et voici à quel sujet.

    Saint Grégoire VII, touché de l'infortune de plusieurs vassaux de Robert-le-Frison, qui les avait dépouillés de leurs biens et condamnés au bannissement, s'était déterminé à écrire à ce comte pour l'engager à pardonner. Mais le comte Robert était dur, violent, inflexible ; le message était dangereux, personne n'osait s'en charger. Saint Grégoire, qui avait entendu parler de la prudence et de la piété de saint Arnoul, évêque de Soissons, s'adresse enfin à ce saint prélat, et lui mande qu'il s'en repose sur lui du succès de cette délicate affaire. Saint Arnoul obéit : il se rend à Lille, et remet au comte Robert les lettres du pontife. Tandis qu'on en donnait lecture au prince, quelques uns des vassaux disgraciés se glissent furtivement et se précipitent en suppliants aux genoux de Robert. A cette vue, le comte pâlit, la fureur étincèle dans ses yeux et se peint sur tous ses traits. On s'attendait à voir éclater la foudre, lorsque, tout-à-coup, Dieu toucha le cœur du prince. En un instant Robert est changé, et la grâce des vassaux est complète. Le comte leur accorde la vie, et les fait rentrer dans leurs biens. Au moment critique, saint Arnoul se trouvant si près d'un sanctuaire où Marie multipliait ses prodiges, l'aurait invoquée, et Notre-Dame d'Esquermes devrait à la reconnaissance du saint prélat le nom de Notre-Dame de Réconciliation.

     

    Ce n'est peut-être là qu'une simple conjecture ; ce qui est plus certain, c'est que la très-sainte Vierge, à Esquermes, se plaisait surtout à obtenir de Dieu, pour ceux qui l'invoquaient dans ce saint lieu, l'esprit de paix et de charité, et une parfaite réconciliation avec leurs ennemis. Des confesseurs éclairés conseillaient, souvent ordonnaient même à ceux de leurs pénitents, qui avaient le cœur ulcéré par quelque injure, de faire un pèlerinage à la chapelle d'Esquermes, et ils en revenaient presque toujours avec la disposition de tout pardonner. Voulait-on se défaire d'une haine opiniâtre, ou fléchir des ennemis irrités, on recourait à Notre-Dame d'Esquermes ; on remettait la querelle entre ses mains, et digne Mère de Celui qui s'était appelé le Prince de la paix, Marie, du fond de son sanctuaire, apaisait les cœurs, calmait les ressentiments, déjouait les projets d'une noire vengeance. On en rapportait plusieurs exemples frappants, attestés par des personnes dignes de foi, et les tableaux que la reconnaissance des fidèles avait fait placer dans la sainte chapelle, étaient autant de monuments authentiques qui justifiaient le titre de Notre-Dame de réconciliation donné à la Vierge d'Esquermes. Nous ne consignerons ici que deux faits rapportés par les auteurs du temps.

     

    Pierre Borgne avait coutume de venir quelquefois à Esquermes pour y faire ses dévotions ; mais il avait un ennemi implacable dans Baudouin Langlé, et tout ce qu'il avait fait pour apaiser ce cœur irrité avait été inutile. Il semblait même que toutes ses avances n'avaient servi qu'à augmenter la haine de Baudouin et à l'enflammer davantage du désir de se venger. Ayant appris un jour que Pierre, selon sa coutume, était allé à la chapelle d'Esquermes, Baudouin s'y rend aussi de son côté, et se tient en embuscade sur le chemin, comme un loup qui guette sa proie. Pierre Borgne termine sa prière et sort bientôt sans défiance : à l'instant, Baudouin se précipite sur lui, l'épée nue à la main. Pierre Borgne, surpris et désarmé, prend la fuite ; son ennemi le presse vivement, et le joint à la porte de la chapelle. Pierre Borgne se croit perdu ; mais au moment où Baudouin pouvait assouvir si facilement sa vengeance, l'épée homicide glisse de ses mains ; il tombe aux pieds de celui dont il voulait faire sa victime ; il embrasse ses genoux et lui demande pardon. Pierre Borgne relève son ennemi pour le presser contre son cœur ; tous les deux reconnaissent que Marie seule a pu opérer un changement si subit et si étonnant ; ils se jurent une amitié éternelle, et, d'un commun accord, ils font peindre leur aventure sur le portail de la chapelle, pour apprendre à la postérité le miracle de grâce opéré en leur faveur par Notre-Dame de réconciliation.

    L'autre fait n'est pas moins remarquable, et il est rapporté par les auteurs, comme n'étant pas moins authentique. Un habitant de Lille connaissait la haine que lui portait le comte de Saint-Pol, et il savait que cette mauvaise conseillère pouvait pousser ce seigneur aux dernières extrémités. Cependant il ne laissait pas de visiter, à certains jours, la chapelle d'Esquermes, persuadé que nul malheur ne pouvait lui arriver durant ce pieux exercice. De son côté, le comte de Saint-Pol veut profiter, dans l'intérêt de sa haine, de ce qu'il appelle la folle confiance de son ennemi, et il fait placer des gens armés en embuscade près de la route que cet homme doit traverser pour se rendre au sanctuaire de Notre-Dame. Au bout de quelques moments, ils le voient arriver ; toutes les mesures sont bien prises, il ne leur échappera pas. Mais, au moment où leur victime tombe dans le piège, ils sont frappés d'aveuglement ; ils ne voient à sa place qu'une dame vêtue de blanc. Ils la reconnurent pour Marie elle-même qui, en trompant leur fureur, avait voulu sauver la vie à son serviteur fidèle.

    Cependant Marie, si empressée, dans son sanctuaire d'Esquermes, à réconcilier les hommes entre eux, ne l'était pas moins à réconcilier les pécheurs avec Dieu. C'est là surtout qu'elle paraissait exercer l'office de la miséricorde. Combien d'âmes agitées par les tentations ont recouvré, dans cette chapelle, le calme et la paix ! Combien de cœurs esclaves des plus coupables passions, y ont vu tomber leurs honteuses chaînes ! Combien de pécheurs désespérés y ont retrouvé une douce confiance, et avec elle ont obtenu la grâce d'une conversion sincère ! C'est là que les mères venaient prier pour leurs enfants égarés par la fougue de la jeunesse ; les épouses pour leurs maris trop oublieux des devoirs sacrés de la religion ; les enfants pour des parents déréglés et coupables. Du grand nombre des ex-voto, qui ornaient autrefois Notre-Dame d'Esquermes, attestaient que Marie n'avait pas été sourde à leurs prières, et qu'elle avait puisé à pleines mains, en faveur des objets de leur tendresse, dans le trésor des grâces divines dont elle a été l'économe et la dispensatrice.

    Voilà en effet ce que signifie ce titre si glorieux de refuge des pécheurs donné par l'Eglise à la Mère de Dieu.

    Elle est leur refuge, non pas en ce sens qu'ils trouveront dans sa protection de quoi autoriser leurs vices et leur libertinage. Supposer que Marie protège ceux qui ont recours à elle avec la présomptueuse confiance d'obtenir l'impunité de leurs dérèglements, ce serait lui faire injure ; prétendre que telle est la doctrine catholique, ce serait calomnier l'Eglise et fermer les yeux à l'évidence. Marie, dit fort bien l'auteur du livre intitulé : "La Vierge honorée dans sa chapelle à Esquermes", Marie est la protectrice des criminels, mais elle ne peut être l'appui du crime ; elle est l'asile des pécheurs, mais elle ne l'est que des pécheurs contrits ; elle est la Mère de réconciliation, mais elle ne l'est que pour ceux qui, effrayés de se voir ennemis de Dieu, cherchent à rentrer en grâce avec lui, veulent rompre leurs chaînes et recouvrer la liberté de ses enfants

    Combien de fois, en effet, le Seigneur, à la sollicitation de Marie, n'a-t-il pas différé les châtiments les plus justes ! Combien de fois, forcé, pour ainsi dire, par ses saintes importunités, n'a-t-il pas fait même des miracles de grâce, pour ramener à lui des âmes rebelles et toucher des hommes endurcis dans le crime ! Nous pourrions entrer dans le détail, et sans sortir d'Esquermes, on trouverait cent faits capables de contenter un lecteur, que la critique et l'incrédulité n'auraient pas raidi contre tout ce qui approche de l'extraordinaire ; mais il suffît de dire qu'il n'y a jamais eu de pécheur, quelque criminel qu'il fût, qui, touché de ses désordres, se soit adressé à Marie sans éprouver les effets de son crédit et de sa puissante méditation auprès de Dieu. »

    Marie a donc bien justifié le titre sous lequel elle est invoquée dans son sanctuaire d'Esquermes. En qualité de réconciliatrice des pécheurs, elle s'est montrée plus puissante auprès de Dieu qu'Aaron, lorsque l'encensoir à la main il arrêtait autrefois dans le désert l'impétuosité des flammes vengeresses, et apaisait la juste colère du Seigneur contre les enfants d'Israël.

    Tels étaient les principaux miracles de Notre-Dame d'Esquermes, et elle ne bornait point là ses bienfaits : elle se montrait digne de Celui qui a pris sur lui toutes nos infirmités et toutes nos langueurs : comme son divin Fils, elle semblait dire à ceux qui souffraient : Venez à moi, ô vous tous qui êtes accablés sous le poids de quelque misère, et je vous soulagerai. Dieu est présent partout ; on le trouve partout, si on le cherche avec un cœur droit ; mais les tableaux dont étaient tapissées les murailles de la chapelle d'Esquermes, prouvaient bien que le Seigneur avait choisi plus particulièrement ce sanctuaire, pour y déployer les richesses de sa bonté et y répandre plus abondamment ses grâces, par l'intercession de Marie.

    Un livre imprimé à Lille, chez Pierre Derache, en 1636, avec l'approbation de l'autorité ecclésiastique, rapportait en détail tous les événements extraordinaires arrivés dans la chapelle d'Esquermes. Le Père L'Hermite n'en cite que quelques-uns qu'il avait tirés de cet ouvrage, devenu rare en 1729, et qu'on ne retrouve plus aujourd'hui. Il parle de l'apparition de la sainte Vierge, en 1435, à une femme en couches, épouse de Noël Gillart : Marie lui adressa trois fois ces paroles : Femme, pense à ton enfant. Elle lui désignait sa fille, jeune encore, qui était tombée dans une fosse profonde, et qui, retirée de là par une main invisible, fut retrouvée saine et sauve sur l'autel de la chapelle.

    Le Père L'Hermite rappelle aussi la guérison d'un religieux qui était travaillé d'une affection à la rate, déclarée incurable ; et celle d'un habitant de Lille et d'un enfant qui souffraient depuis longtemps, l'un d'une rétention d'urine, l'autre d'une dyssenterie violente.

    Le Père Buzelin, dans ses annales, sous la date de 1594, raconte la guérison instantanée du Père Pierre Duthoit, Provincial des Frères mineurs de Saint-André. Ce religieux se trouvait à Béthune : un flux de sang considérable l'avait mis à l'extrémité, et déjà les médecins ne lui donnaient plus que quelques heures à vivre. Connaissant les prodiges opérés par Notre-Dame d'Esquermes, Pierre Duthoit l'invoque avec confiance, et à l'instant même, il se trouve guéri. Il envoya du monastère de Béthune cinq de ses religieux à Esquermes, pour chanter à l'autel de Marie une messe d'actions de grâces.

    Malgré tant de faveurs signalées, vers le commencement du XVIIe siècle, l'empressement des fidèles parut se refroidir. Quelle fut la cause de ce changement ? Le Père Buzelin l'attribue aux progrès toujours croissants de Notre-Dame de Loos : Ferè nuper consenuerat ob adolescentis illius Laudensis viciniam. Mais, parce que Marie multipliait les sources de ses grâces, fallait-il laisser tarir celle où depuis si longtemps on puisait avec tant d'abondance ? L'homme n'a-t-il pas trop de misères, n'est-il pas trop pauvre de toutes manières pour qu'il méprise de pareilles richesses ? Le chapitre de Saint Pierre chercha donc à réveiller la ferveur des fidèles, en donnant un nouveau lustre au pélerinage d'Esquermes.

    Depuis 1587, les Pères de la Compagnie de Jésus exerçaient à Lille toutes les œuvres du saint ministère, selon l'esprit de leur règle. On connaissait leur amour pour la Mère de Dieu, qu'ils croient pieusement avoir dicté à leur saint fondateur le livre des Exercices, livre qui contient en germe tout leur Institut. Le chapitre de Saint Pierre les chargea en 1636 de remettre en vigueur le pélerinage d'Esquermes. Engelbert Desboise, prévost de Saint-Pierre, après avoir pris l'avis du chapitre, fit don de la chapelle à la Compagnie de Jésus, avec toutes les rentes qui y étaient annexées.

    Ces religieux commencèrent par élever sept petits oratoires, disposés de distance en distance, sur un chemin étroit qui menait des fossés de la ville à la chapelle, et ils placèrent dans chacun de ces oratoires un tableau représentant un des voyages de la Mère de Dieu, pendant sa vie mortelle.

    Dans le premier oratoire, on voyait la sainte Vierge quittant, à l'âge de trois ans, la maison paternelle, et se rendant au temple accompagnée de ses pieux parents, Anne et Joachim, pour s'y consacrer au Seigneur.

    Dans le second, Marie, après le départ de l'archange Gabriel, se dirigeait vers les montagnes de la Judée, pour visiter sa parente Elisabeth.

    Dans le troisième, elle se rendait à Bethléem avec saint Joseph, pour obéir à l'édit de l'empereur et se faire inscrire avec ceux de sa tribu.

    Dans le quatrième, elle montait à Jérusalem avec Joseph et l'Enfant, pour présenter au prêtre son nouveau-né, et se faire elle-même purifier.

    Dans le cinquième, était "représentée la fuite en Egypte. Marie, montée sur un âne et tenant dans ses bras l'Enfant Jésus, quittait le pays de ses pères pour dérober son divin Fils à la fureur d'Hérode. On voyait les idoles d'Egypte se briser en mille pièces à l'approche du Dieu enfant.

    Dans le sixième, Marie, revenant sur ses pas pour chercher l'Enfant Jésus qu'elle avait perdu, le retrouvait dans le temple parmi les docteurs.

    Dans le septième, Marie gravissait le Calvaire à la suite de Jésus qui succombait sous le poids de sa croix.

    Enfin on arrivait à la chapelle, et là se trouvait, au-dessus du portail, un tableau représentant la sainte Vierge au moment où elle quitta la terre pour monter au Ciel. Les anges accouraient à sa rencontre ; son divin Fils venait au-devant d'elle, l'invitant à partager sa gloire, comme elle avait partagé ses opprobres et ses ignominies.

    C'était là une manière fort ingénieuse de sanctifier ce pèlerinage, et de porteries fidèles à le faire dans un esprit de dévotion et de prière. Pour donner un commencement heureux à ces pieux exercices, on choisit le dimanche dans l'octave de la Visitation, et l'on prépara une fête pompeuse qui était de nature à réveiller la foi et à exciter la piété des fidèles. Le samedi, la nombreuse jeunesse du collège de Lille alla chercher processionnellement à Esquermes l'image miraculeuse, et on la ramena en triomphe, à la lueur des torches et au son d'une mélodieuse musique, à laquelle répondait le son grave et majestueux de toutes les cloches de la ville. Ainsi voulait-on honorer la visite que la Vierge daignait rendre à la cité. Il y avait 400 ans que la sainte Vierge n'avait pas quitté son sanctuaire. Elle passa la nuit dans l'église du collège, où elle reçut les hommages des religieux, qui se relevaient mutuellement pour prier devant elle. Le lendemain, après la célébration des offices, on organisa une nouvelle procession, et la sainte Vierge fut reconduite à sa chapelle avec plus de pompe que la veille. Les jeunes écoliers marchaient les premiers ; ils représentaient divers personnages, et quarante-six d'entre eux portaient de riches étendards sur lesquels étaient brodés les titres glorieux de Marie ; suivait une double haie de deux cents flambeaux allumés. Les religieux de la compagnie de Jésus venaient ensuite, et après eux les jeunes clercs du séminaire des Irlandais, revêtus de surplis et accompagnés de leur président. Ils étaient suivis des curés d'Esquermes et de Wazemmes avec leurs chapelains et leurs officiers. Mille instruments, qui jouaient des marches triomphales, précédaient l'image vénérée : elle était richement ornée. Les dames de la ville, animées d'une sainte émulation, y avaient déployé, comme à l'envi, tout leur zèle et toute leur habileté. Elle était portée par les révérends Pères qui se succédaient les uns aux autres ; car tous voulaient avoir le bonheur de prêter leurs épaules à ce précieux fardeau. La marche était fermée par dom Foucard, abbé du monastère de Loos : deux prêtres religieux de son abbaye l'accompagnaient. Il était revêtu de tous les insignes pontificaux, et il avait été invité par l'évêque à bénir les stations. La foule du peuple était immense. On arriva à la chapelle de Notre-Dame d'Esquermes : les chants et les concerts de musique recommencèrent, et la cérémonie se termina par la bénédiction solennelle que donna l'abbé du monastère de Loos. Ce même jour on commença une neuvaine qui fut également fort suivie ; et, dès ce moment, la piété des fidèles se porta vers l'antique sanctuaire d'Esquermes avec un empressement digne des premiers temps.

    La révolution de 1793 a laissé à Esquermes les traces de son passage. La sainte image a disparu pendant ces mauvais jours, et sur le chemin qui a conservé le nom de Chemin des Stations, il ne reste plus rien des sept oratoires élevés en 1636 ; mais l'antique chapelle est toujours debout ; seulement, l'église paroissiale d'Esquermes ayant été nivelée par les démolisseurs, elle a été remplacée par le sanctuaire vénéré que de nouvelles constructions ont agrandi. La très-sainte Vierge y est toujours honorée sous le titre de Notre-Dame de Réconciliation.

    Source : Livre "Les sanctuaires de la Mère de Dieu dans les arrondissements de Douai, Lille, Hazebrouck et Dunkerque ..." par Alexis Possoz

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    http://46.105.120.201/?2009/11