• Légendes, coutumes et croyances populaires : Kyriolés

     

     

    Légendes, coutumes

    et croyances populaires

     

    Kyriolés

     

    C'était une bien belle fête pour la bonne ville de Remiremont, que celle qui avait lieu le lendemain de la Pentecôte, appelé le lundi des Kyriolés, ou simplement le jour des Kyriolés.

    Ce nom lui avait sans doute été donné à cause de la fréquente répétition de ce mot dans de naïfs cantiques, que les habitants de six paroisses voisines, qu'on distinguait par des branches d'arbres et d'arbrisseaux différents, venaient chanter en procession au moustier des nobles dames du chapitre.

    Nous pensons qu'il faut chercher l'origine de ces solennités, dans l'usage d'offrir autrefois à quelques monastères les prémices des fruits et des moissons, comme acquittement d'un devoir féodal, désigne, suivant M. de Roquefort (Glossaire de la langue romane), sous Ie nom de : Kirie-seat, formé de deux mots saxons Kyrie, église, et seat, fruit, semence.

    On sait également: que la fête de la Pentecôte, est nommée dans l'Écriture : le jour des prémices, parce qu'on présentait aussi ce jour-là au temple, les premiers fruits de la terre ou du bétail : coutume qui existait chez les Romains au temple de Vertumne, divinité protectrice des légumes, des produits du printemps et des récoltes.

    Célébrée dans la plus riante saison de l'année, cette fête religieuse attirait toujours à Remiremont, une grande affluence d'étrangers assurés de l'accueil cordial et plein de bienveillance qu’ils recevraient de la part des habitants. Le plaisir de partager la jubilation universelle et la franche gaîté quînspirait plus d’une malicieuse espièglerie faite aux candides et crédules villageois, ne pouvait manquer d'augmenter encore le nombre des spectateurs accourus de toutes les petites villes voisines.

    On était sûr d’en trouver des groupes pressés et bourdonnant comme des essaims d'abeilles dans toutes les rues que parcouraient les diverses processions pour se rendre à l'église, où chacune, avec sa belle bannière déployée et ventillant, était reçue à l'entrée du porche par les deux dames chantes-notes, c'est-à-dire les deux dames chantres de semaine, précédées du chanoine de grand'messe revêtu d'une riche chappe et portant la croix et l'eau bénite. Introduites dans la vaste nef et sous les gothiques arceaux du vieil édifice, les processions faisaient, avec leurs curés et vicaires chantant le Veni Creator, le tour du chœur et de l’autel paré de fleurs sur lequel étaient déposées les précieuses reliques de Monsieur Saint Romaric, fondateur et benoît patron de la ville.

    C'était pendant la messe, qu'était ensuite chantée à haute musique d'orgues, de haut-bois et de violons et avant la lecture du graduel, que le receveur des grandes aumônes, dignitaire de l'église, présentait, avec le cérémonial accoutumé, devant les stalles armoriéés de madame l'abbesse et de madame la doyenne, les deux rochelles (hottes faites avec de l'écorce de sapin) remplies de neige que les habitants de Vixentine, aujourd'hui Saint-Maurice, village situé au pied du Ballon, sur la rive gauche de la Moselle, devaient envoyer ce jour par leur châtôlier ou marguillier au noble chapitre, et à défaut desquelles, ce qui était extraordinairement rare, cette paroisse lui faisait hommage de deux bœufs parfaitement blancs et sans taches. C'était aussi après le beau Te deum laudamus qui terminait cette cérémonie, que les gentilles dames chanoinesses distribuaient gracieusement des quarterons de nounattes (petits paquets contenant 25 épingles), aux pieuses jeunes filles de Saint-Amé,de Dommartin, de Saint Etienne, de Saint-Nabord, de Saulxures et de Vagney, qui avaient chanté d'une voix plus mélodieuse ou avec plus de dévotion les cantiques ou kyriolés traditionnels de ces paroisses.

    La procession de ce dernier village recevait du chapitre un petit tonnel de vin, ni du pire ni du meilleur, en reconnaissance duquel elle jouissait du privilège particulier de pouvoir, en sortant de l'église, tirer deux coups de fusil ou de pistolet vers la chapelle de Saint-Nicolas.

    Elle se réunissait, ainsi que toutes les autres processions, dans des tavernes ou cabarets séparés, qui arboraient immédiatement pour enseignes ou bouchons les trophées de verdure qu'elles portaient à leur arrivée à Remiremont, et dans lesquelles elles se livraient aux plaisirs de la table et de la danse, sans qu’il fut permis aux jeunes gens de quitter celles de ces maisons qui avaient été assignées à leurs paroisses, pour aller se divertir dans une autre et y porter le trouble en excitant des jalousies dans le choix de leurs danseuses.

    La licence qui régnait quelquefois dans cette fête tumultueuse et qui exigeait une surveillance continuelle de la part de l'autorité, attentive à prévenir des querelles ou de funestes batteries, offrira peut-être encore un autre indice de son antique célébration attestée par deux lettres écrites les 25 et 29 mai 1563 et 1565, par lesquelles le seigneur abbé de Murbach, les maires, maîtres bourgeois et manants du Val-d’Air, ou d'Oder (Oderen, canton de Saint-Amarin, Haut-Rhin), s'excusent, sous le prétexte des malheurs de la guerre et du fléau de la peste qui menaçaient la chrétiennete de Remiremont, c'est-à-dire l'étendue du domaine temporel du chapitre, de ne pouvoir venir en procession avec la croix et la bannière le lendemain de la Pentecôte, comme ils sont tenus de le faire d'ancienneté de 3 ans en 3 ans. Ainsi les fidèles de Saint-Nabord avec les longs rameaux de rosier sauvage, rosa canina, appelé gargantua dans le patois du pays, dont ils étaient porteurs, pouvaient impunément casser les fenêtres de la maison de M. Godignon, dans la rue de la Xavée, qu'une domestique négligente avait oublié d'ouvrir au moment où la bruyante procession de ce village quittait la ville pour retourner chez elle ; de même on n'avait pas la plus légère observation à faire à ceux qui formaient celles de Plombières et de Bellefontaine, qu'une faveur spéciale autorisait à se réunir et à ne venir à Remiremont que tous les 3 ans, quand à l'aide des grandes branches d'aubépine qu'ils y apportaient, ils enlevaient adroitement les cornettes ou bonnets des jeunes filles, heureuses les pauvres pèlerines d'en être quittes pour l'humiliant affront d'être décoiffées en public, lorsqu'elles pouvaient échapper à la honte plus humiliante encore de voir leurs cottes ou jupons de calemande rayée, cousus ou accrochés par de perfides hameçons aux basques de l'habit d'un voisin suranné, flaneur ou badaud, voire même à la bure grossière du froc d'un enfant de saint François égaré dans la foule.

    Je dois dire toutefois que ces plaisanteries, que nous trouverions aujourd'hui d’un très mauvais goût, en provoquant les gros rires et les huées de la multitude des spectateurs, n'altéraient pas longtemps l'harmonie et les relations de bon voisinage qui subsistaient entre les nombreux habitants de la campagne venus à cette solennité pastorale, et vivant heureux aux foyers, domestiques sous, l'empire tutélaire des vieilles et douces coutumes des seigneurs, (le chapitre).

    Les curieux paragraphes que nous allons transcrire d’un mémoire manuscrit, sans date, mais que nous croyons de l'an 1642 ou de l'année suivante, pour la visite apostolique que sollicitait à cette époque madame la princesse Catherine de Lorraine, abbesse du célèbre monastère de Remiremont, nous feront connaître combien les nobles dames qui le composaient alors attachaient de prix à partager aussi quelques unes des naïves et innocentes joies de leurs féaux sujets, et si le jour des kyriolés ne devait pas, par la variété des amusements qu’on y trouvait, rappeler un peu ce que l'on nommait "la liberté de décembre" dans les anciennes fêtes des calendes et des saturnales chez les Romains

     

     

    Au lendemain de la Pentecôte elles (les dames chanoinesses) disent avoir le droit de danser après diner en la cour de la maison abbatiale : la première danse appartenant à madame l’abbesse et la seconde au chapitre. Que si ladite dame abbesse ne veut ne veut ou ne peut s'y trouver, elle est obligée de fournir une dames à sa place pour danser.

    Auquel jour encore lesdites dames veuillent que les bourgeois dudit Remiremont paraissent en armes et qu’ils passent par devant elles en l'église et parmi la maison abbatiale, et au troisième tour, ladite dame abbesse leur doit à boire en sa dite maison, pendant que lesdites dames dansent à la vue d'iceux et des étrangers arrivés ce jour audit Remiremont. 

    Et lesdites dames disent encore que leurs principaux officiers, savoir : les sieurs grand prévôt, grand et petit chanceliers et le chancelier de l'état, qui sont tous ecclésiastiques, leur doivent certain nombre de danses : et de fait lesdits officiers, le bonnet quarré avec le bouquet sur la tête, ou leurs lieutenants ou commis les mènent danser dans l'après-souper audit cloître, et dure ladite danse beaucoup à cause du grand nombre d’icelles. »

    Le corps municipal était dans l'usage de donner, dans l'après-midi de ce jour, une collation ou marande, comme s'expriment plusieurs actes, aux seigneurs ou à leurs représentants, aux jurés, officiers et gens de justice.

    Ce repas avait lieu après le dernier des trois tours que les bourgeois étaient obligés de faire, en armes et précédés d'un fifre et d'un tambourin, à travers l'église et la cour du palais abbatial, et quand le temps ne le permettait pas, sous les arcs voûtés, noms que portaient alors les arcades actuelles. Pendant les deux premiers tours de cette montre ou revue militaire, le grand échevin et le clerc juré de la ville devaient fréquemment servir à boire, dans de grands hanaps ou coupes, ou dans de larges tasses en or et en argent, un vin d'Allemagne (d'Alsace), si non toujours généreux, mais constamment offert avec générosité et courtoisie à toutes les personnes qui formaient la milice bourgeoise et la belle compagnie des arquebusiers commandés par le seigneur Sénéchal du chapitre, écuyer d'honneur de la dame abbesse. Une carte du menu d'une de ces collations officielles, si bien empreintes d'un parfum de terroir, donnée en 1587, que nous avons découvert dans les archives communales, pourra ne pas être sans intérêt comme témoignage de la sobriété de nos ancêtres et de leur zèle à solemniser ces fêtes annuelles, si propres à entretenir la concorde , source de leur bonheur, en même temps qu'elle nous fera connaître le prix peu élevé de plusieurs objets de consommation locale, à cette époque de l'histoire de la ville de Remiremont.

    Source : Livre "Traditions populaires, croyances superstitieuses, usages et coutumes de l'ancienne Lorrainepar Nicolas Louis Antoine Richard

     

     Légendes, coutumes et croyances populaires